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Entretiens

Entretien avec Jean-Baptiste Andrea
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition octobre 2017

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Diplômé de Sciences-Po Paris et d’une école de commerce, il travaille comme traducteur avant de bifurquer vers le cinéma où il est réalisateur et scénariste. Il a signé Dead End et La Confrérie des larmes. Ma reine est son premier roman. Il a reçu en septembre dernier le prix« Envoyé par la Poste ».

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Comment est né ce projet de roman sur le thème de l’enfance ?

Jean-Baptiste Andrea L’idée d’une histoire dominée par l’enfance a germé dans mon esprit pendant quatre ans. Ce thème m’intéresse particulièrement car je pense que c’est à ce moment là qu’on puise sa créativité et le courage de faire un métier artistique. J’avais en tête le décor et le personnage principal, mais je ne savais pas encore quelle forme allait prendre l’histoire, ni combien de personnages j’allais mettre en scène. Un jour, je me souviens très précisément, alors que je me promenais dans la campagne, les éléments du récit se sont tout d’un coup agencés, l’ensemble s’est mis en place… La structure narrative s’était élaborée en marchant. Je suis rentré chez moi rapidement, j’ai rédigé le premier chapitre et ensuite, je n’ai plus cessé d’écrire jusqu’au point final. En deux mois, j’avais achevé mon roman.

Pourquoi avoir choisi cette date, un été 1965 ?

J-B.A. Je voulais une temporalité débarrassée des parasites de la technologie afin de recentrer l’action sur les êtres humains. Je viens d’un coin perdu dans la campagne et j’ai un côté ermite. C’est pourquoi la nature tient un rôle si important dans mon roman, une nature absolue qui ne risque pas d’être perturbée par les téléphones portables, les ordinateurs, les réseaux sociaux…

Mais cette précision, « 1965 », contraste avec le fait que le jeune protagoniste ne cesse de mentionner qu’il a du mal à évaluer le « temps chronique » fixé par le calendrier…

J-B.A. Estimer le passage du temps, la durée, tout ce qui est relatif n’est pas facile pour mon personnage surnommé Shell. Il ne sait dire, par exemple, si deux mois sont une longue ou courte période. Il a de la peine aussi à retenir les chiffres ; par contre, ceux du calendrier finissent par s’imprimer dans son cerveau et il se souvient de 1965 qui concerne son présent. J’ai choisi cette date de façon un peu arbitraire, mais aussi parce qu’elle est en plein dans les années 1960, dont l’esprit et l’état du monde m’intéressaient, et me plongeaient dans une sorte de surréalité. Je me suis laissé porter par le personnage. Ses difficultés relatives au temps sont apparues au moment où je les ai mentionnées dans la narration. En ce sens, tout n’était pas calculé au millimètre… Entre les points de rendez-vous préétablis par lesquels je voulais passer et la fin du récit que j’avais déterminée, je me suis autorisé une grande liberté. Raconter le trajet de ce jeune garçon, ce que je vois et ce que je ressens à un moment donné de l’écriture, telle a été ma démarche. Je n’ai pas rédigé au préalable une fiche décrivant le protagoniste. J’ai écrit de façon très instinctive, à fleur de peau.

Est-ce que cette histoire entre rêve et réalité fait référence à des instants vécus dans votre enfance ou des faits qui vous ont été racontés ?

J-B.A. Oui, il y a des références à des événements que j’ai vécus. L’histoire ne se veut absolument pas autobiographique mais j’ai utilisé, transformé des moments ou des sensations connus. Bien que je ne sois pas Shell, j’ai puisé dans mon enfance des micro-détails, des éclat des étincelles pour alimenter mon histoire. Ce qui m’intéressait, c’était de tisser une trame avec des éléments neufs et anciens, réels et fictionnels. En écrivant, je me mettais dans la situation du personnage et j’ai donc utilisé comme tremplin une expérience réelle, sensorielle ou émotionnelle sur laquelle j’ai pris appui pour pouvoir échafauder la narration. Pour autant, il ne s’agit pas d’une expérience vécue qui serait dissimulée sous un vernis de fiction.

Parfois, on imagine que ce personnage a existé dans votre enfance, qu’il a été un voisin, un camarade de classe…

Je ne voulais pas que ce personnage soit un symbole ou une métaphore, et j’apprécie qu’il donne l’impression d’avoir existé. Il y a en effet beaucoup de vérités en lui, un peu de moi aussi. J’espère que les lecteurs refermeront le livre en ayant un regard différent sur les enfants. La fin du récit est ouverte, laisse libre cours à l’interprétation. Chacun se l’approprie. Pour moi, sa rencontre avec Viviane n’est pas de l’ordre du rêve, elle a eu lieu dans la réalité de l’histoire mais Shell doute qu’un événement si merveilleux lui soit arrivé parce qu’il manque de confiance en lui.

Avoir choisi le prénom « Viviane », ce n’est pas anodin. Dans la légende arthurienne, la fée Viviane réduit à la merci de son amour Merlin l’Enchanteur…

J-B.A. J’ai cherché un prénom qui existait dans les années 1960 et qui me plaisait pour sa sonorité mais je ne l’ai pas choisi en pensant consciemment au personnage mythique. En même temps, je suis très féru de contes et de légendes et j’en ai lu énormément. Il est donc possible que ce choix ait une résonance psychanalytique, ou du moins, s’ancre dans mon imaginaire personnel. Pourtant, je n’y ai pas pensé un seul moment. Mais c’est très bien que ce soit là aussi, et que ça m’échappe.

La présence de Viviane, son mystère, la fascination du personnage principal pour cette petite fille, les jeux dans la nature du Sud de la France font un peu penser au Temps des secrets de Marcel Pagnol… Vous en êtes-vous inspiré ?

J-B.A. Il est vrai que les textes de Pagnol sont mes premières émotions littéraires. En Provence où j’ai grandi, on étudiait au cours de sa scolarité les auteurs du pays, Marcel Pagnol, Frédéric Mistral. Nous faisions souvent des visites à Tarascon… Le Temps des secrets et toute la trilogie d’ailleurs sont des textes magnifiques qui ont fait partie de mon éducation et qui m’ont bouleversé. Cette référence me flatte, bien sûr. Mais j’avais oublié le rapport entre la petite fille et le garçon qui apparaît sous les traits de Pagnol enfant dans Le Temps des secrets, et je ne pense pas m’en être inspiré. Toutefois, si je me souviens bien, la petite fille est assez cruelle, alors que dans mon récit, il y a une véritable histoire d’amour, partagée. Ce serait manquer le personnage que de caractériser Viviane par sa cruauté. Elle teste en effet les limites de son pouvoir, de sa séduction, mais cette mise à l’épreuve ne va pas plus loin et ne nie pas la sincérité de l’émotion qui la lie au garçon. De plus, il ne s’agit pas de la Provence de Pagnol qui est beaucoup plus douce que celle de Giono, les Alpes de Haute-Provence. J’ai situé mon histoire un peu plus à l’est de Manosque, dans cette vallée de l’Asse où les paysages sont très beaux mais très austères, arides. On peut y mourir de froid en hiver alors qu’à Aubagne, ce n’est pas le cas. Pour cette raison également, je n’ai pas pensé à l’univers de Pagnol parce que la nature, qui tient une part très importante et devient presque un personnage, est différente.

Quand Viviane disparaît, le berger, Matti, prend la relève comme pour rétablir un face à face avec le jeune garçon…

J-B.A. Matti est peut-être le seul adulte qui le comprenne, l’aide à grandir, lui parle normalement, et il fait le lien avec Viviane. Il a une fonction de guide et de passeur. Il n’a évidemment pas les mêmes problèmes que Shell mais il lui ressemble un peu. Pour une raison qu’on ignore dans le livre, il a fui le monde, il s’est mis en retrait, a abandonné sa famille, mais avec Shell, il va davantage s’ouvrir… Shell que le monde adulte regarde comme un malade, dont le père est désemparé, la mère affectueuse mais étouffante, ne trouve aucun soutien chez ses parents. Matti, malgré un passé mystérieux, une addiction à l’alcool, va tenir le rôle de modèle et apaiser le jeune garçon.

Vous êtes réalisateur et scénariste. Est-ce que le cinéma a eu une influence sur l’écriture de votre roman ?

J-B.A. Peut-être, mais je n’ai pas écrit ce roman avec les codes que requiert l’écriture d’un film, notamment une structure en trois actes. Toutefois, je suis sûr que d’avoir écrit vingt ans pour le cinéma apporte une forme de discipline évidente, une façon de penser, une appréhension de ce qu’est la construction d’un récit. Il est vrai que des lecteurs ont trouvé mon texte cinématographique, mais ce n’est pas tant l’influence du cinéma que le fait d’avoir un cerveau qui fonctionne par association d’images, et une mémoire photographique, visuelle, plutôt que sémantique ou auditive.

Peut-être que cette impression d’écriture picturale ou cinématographique vient du fait que l’on retrouve également dans votre récit les notions d’arrière-plan, de premier plan et de mise en relief notamment par le biais des alternance de temps…

J-B.A. C’est possible mais lorsque j’écris, je ne réfléchis pas à un procédé cinématographique, à un style particulier, je me mets dans une sorte de disponibilité, de concentration et je retravaille très peu mes phrases. Je les relis et je vois tout de suite si la musique est là, si l’effet produit me convient et je cherche un impact au-delà des mots, qui vise quasiment à l’abstraction. Pour faire ressentir les émotions réelles, la situation telle que je la ressens, le mot est presque un obstacle, je cherche l’élément le plus brut, le plus direct, le plus organique. J’utilise des phrases simples, frontales. J’affectionne particulièrement l’écriture de John Fante et celle de Jack Kerouac. Le style doit à la fois magnifier l’histoire pour emporter le lecteur, et se faire oublier. Du cinéma, j’ai retenu le procédé de l’arche narrative qui présente le parcours et l’évolution d’un personnage, son voyage intérieur, la transformation que l’histoire va lui faire subir.

Le roman vous apporte-t-il plus de liberté que l’écriture d’un scénario ?

J-B.A. Oui, le roman me donne la liberté qui commençait à me manquer au cinéma où il faut faire de gros compromis. Si j’ai envie d’écrire un roman qui se passe sur la planète Mars ou au fond des océans, je peux le faire en toute liberté puisqu’il n’y a pas de contraintes de production, de contraintes financières… On réalise des films avec des budgets de plus en plus importants quand on veut progresser dans ce métier, et plus les films deviennent chers, moins ils peuvent être créatifs. C’est une équation qui ne me convient plus. Avec la littérature, j’ai retrouvé la fraîcheur que j’avais en débutant au cinéma.

Comment s’est fait le choix de l’éditeur ? Avez-vous envoyé votre texte à nombre de maisons d’éditions ?

J-B.A. Le cinéma et l’édition sont des milieux hermétiques. Je ne connaissais donc personne dans le monde de l’édition qui était pour moi une sorte de forteresse. J’ai adressé mon manuscrit par la poste à la plupart des grandes maisons. Puis, quelqu’un m’a suggéré de l’envoyer à L’Iconoclaste. Ce que j’ai fait et j’ai aussitôt reçu une réponse positive. Je mesure maintenant la chance que j’ai de publier dans cette petite maison dynamique, à un moment de son histoire où elle développe son pôle littérature.

Être récompensé pour un premier texte publié, c’est un bel encouragement, n’est-ce pas ?

J-B.A. Je suis très flatté ou plutôt très ému. Les honneurs ne m’intéressent pas particulièrement, je ne suis pas féru d’interviews ni de mise en avant, au contraire, je préfèrerais rester chez moi, mais ce prix m’autorise à penser que j’ai écrit une histoire qui peut intéresser des lecteurs… Il donne aussi une voix au personnage, une voix au livre et je suis ému d’avoir su toucher un lectorat.

Avez-vous commencé à travailler à un autre projet de livre ? Sur quel sujet ?

J-B.A. Oui je viens de terminer mon second roman écrit pendant l’été. Après quelques prises de notes pour ne pas oublier les événements précis qui prennent part à la narration, l’écriture s’est imposée à moi presque brutalement. Je ne peux pas encore parler du sujet mais vous dire que c’est une histoire romanesque.

 

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Deux questions à Lola Nicolle, éditrice à L’Iconoclaste.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Qu’est-ce qui vous a frappé en lisant le manuscrit de Jean-Baptiste Andrea ?

Lola Nicolle J’ai été frappée par son écriture très visuelle, une écriture qui vous emporte, vous kidnappe. J’étais à Paris, rue Jacob, et en même temps en Provence dans les années 1960. Je me suis laissé happer par les tableaux que dresse Jean-Baptiste, par les images qui suggèrent avec poésie la lumière et les couleurs des paysages de cette vallée de l’Asse.

Avez-vous un peu retravaillé le texte avec lui ?

L.N. Nous avons très peu retravaillé le texte, à peine quelques éléments narratifs. Jean-Baptiste a une écriture fulgurante, tout est en équilibre et on ne peut changer une phrase au risque de casser cet équilibre.

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Ma reine, Éditions L’Iconoclaste. 240 pages (parution le 30 août 2017).
Vallée de l’Asse. Provence. Été 1965. Il vit dans une station-service avec ses vieux parents. Les voitures qui passent sont rares. Shell ne va plus à l’école. Il est différent.
Un jour, il décide de partir. Pour aller à la guerre et prouver qu’il est un homme. Mais sur le plateau qui surplombe la vallée, nulle guerre ne sévit. Seuls se déploie le silence et les odeurs du maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai. Il lui obéit comme on se jette du haut d’une falaise. Par amour. Par jeu. Et désir absolu.
Ma reine est une ode à la liberté, à l’imaginaire, à la différence. Jean-Baptiste Andrea y campe des personnages cabossés, ou plutôt des êtres en parfaite harmonie avec un monde où les valeurs sont inversées, et signe un conte initiatique tendre et fulgurant. (Présentation de l’éditeur)

Jean-Baptiste Andrea – Agenda
RENCONTRES

Octobre
– Vendredi 6 : 19h, Librairie du cours, Lyon
– Jeudi 12 : 18h, Librairie Cook & Book, Bruxelles.
– Vendredi 13 : 19h, Librairie La Lison, Lille.
– Samedi 14 : 10h30-14h, Librairie Au temps lire, Lille.
– Mardi 17 : 20h, Librairie d’Odessa, Paris.
– Mercredi 18 : 19h, Cyprès/Gens de la lune, Nevers.

Novembre
– Samedi 4 : 18h, La Rose des vents, Dreux.
– Du vendredi 17 au dimanche 19 : Fête du livre du Var, Toulon.
– Mercredi 22 : Autour des mots, Roubaix.
– Jeudi 23 : Le Comptoir des mots, Paris.
– Mercredi 29 : 19h, La case des pins, Saint Brévin.
– Jeudi 30 : 19h, Au livre dans la Théière, Rocheservière.

Décembre
– Samedi 2 : Charlemagne, Hyères.
– Jeudi 7 : Librairie Imaginaire, Annecy.

Éditions L’Iconoclaste

FloriLettres n°187, Ma reine de Jean-Baptiste Andrea

Jean-Baptiste Andrea
© Voyez-vous – Vinciane Lebrun-Verguethen

Jean-Baptiste Andrea
Ma reine,
Éditions L’Iconoclaste.
240 pages (parution le 30 août 2017).