FloriLettres

Entretiens

Entretien avec Gaël Octavia
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition décembre 2017

Gaël Octavia est née en 1977 à Fort-de-France et vit à Paris. Scientifique de formation, touche-à-tout autodidacte, ses champs d’exploration sont l’écriture, la peinture, la vidéo. Ses pièces de théâtre, lues ou créées en France, aux États-Unis et dans la Caraïbe, sont marquées par la société martiniquaise dans laquelle elle a grandi, tout en questionnant des thématiques universelles telles que les migrants, l’exclusion sociale, l’identité, la condition féminine… Elle a reçu la mention spéciale du jury Wepler Fondation La Poste 2017 pour La fin de Mame Baby (Gallimard / Continent Noir), son premier roman.

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La fin de Mame Baby est votre premier roman mais pas votre premier livre publié. Jusqu’à présent, ce sont vos pièces de théâtre, notamment, Cette guerre que nous n’avons pas faite, (Lansman éditeur, 2014), Congre et homard (Lansman éditeur, 2012), Le Voyage (New-York, Rivarti Collection, 2009 ) qui ont été éditées, et mises en scène. Est-ce que l’écriture théâtrale précède l’écriture romanesque ou est-ce seulement un concours de circonstance ?

 Gaël Octavia Je m’essaie à l’écriture romanesque depuis l’enfance, à partir du moment où j’ai su lire, j’ai eu envie d’écrire. J’ai entamé quantité de romans et j’en ai achevé deux avant La fin de Mame Baby. Mais le premier, sitôt terminé, ne m’intéressait plus, je n’ai pas tenté de le faire publier. L’idée de ce premier texte m’est venue en 1995, quand je suis arrivée à Paris pour faire Maths Sup au lycée Fénelon, après avoir quitté la Martinique où j’ai grandi. Dans ma classe (sur cinquante élèves, nous n’étions que dix filles) j’étais la seule noire. Cette différence, loin de m’embarrasser ou de me faire souffrir, m’a rendue au contraire très heureuse. À l’âge où l’on a envie de se teindre les cheveux en violet ou porter des piercings pour se singulariser, moi, je n’avais rien à faire, j’étais déjà singulière ! L’expérience sociale d’être noir(e) en France est souvent évoquée à travers les obstacles et les difficultés somme toute réels qui en résultent. Ce n’est pas ce que j’ai vécu. Je trouvais beaucoup plus confortable d’être une noire à Paris que d’être une noire en Martinique. Au lycée Fénelon, j’avais une camarade de classe, française, blanche, tout à fait dans la « norme », que précisément cette « normalité » faisait souffrir et qui aurait voulu être autre. C’est elle qui a inspiré ce premier texte romanesque. L’histoire d’une fille qui rêve de se différencier. J’ai fini ce roman en 2002, plusieurs années après la fin de mes classes préparatoires. J’étais contente d’avoir pu le terminer, mais je n’avais plus envie de le défendre et je suis passée à autre chose. J’ai écrit à peu près au même moment ma première pièce, Le Voyage, qui raconte l’histoire d’un migrant. Cette thématique m’intéressait beaucoup plus à ce moment-là. La pièce a été lue au Festival d’Avignon, en 2003, et publiée aux éditions Rivarticollection en 2009. Puis, j’ai commencé dans la foulée un autre roman qui avait une structure assez complexe. Je l’ai fini (au bout de quatre ans), mais je sentais bien qu’il était bancal. Après avoir essuyé les refus des quelques éditeurs à qui je l’avais quand même envoyé, j’ai essayé de le retravailler plusieurs fois, en vain. Je ne suis pas arrivée à une forme satisfaisante. Néanmoins, je tiens à ce texte et je le reprendrai sans doute plus tard. Donc, l’écriture théâtrale ne précède pas l’écriture romanesque, c’est effectivement un concours de circonstance. Écrire un roman me prend beaucoup de temps. La temporalité n’est pas du même ordre que pour l’écriture dramatique.

 Est-ce que l’écriture vous attire parce qu’elle permettrait de vivre plus intensément ? Dans votre discours vous avez dit : « Écrire, c’est avoir voix au chapitre. Et c’est un privilège encore plus grand d’écrire de la fiction, de pouvoir s’abstraire du réel pour aller droit au vrai. »…

 G. O. À la question que lui posait un journaliste, « qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ? », Maryse Condé, qui a commencé à écrire tard, en admettant qu’écrire tard signifie quelque chose, a répondu : « j’ai vécu ». Et quand on connaît sa vie, on comprend. On peut vivre très intensément sans écrire. Je pense aussi qu’écrire ne doit pas être une béquille. Il ne faut pas croire qu’on néglige sa vie, ou qu’on a le droit de la négliger sous prétexte qu’on écrit. En revanche, quand je dis qu’écrire est un privilège, c’est parce qu’on s’empare d‘une histoire, de personnes. Ceux qui écrivent des romans autobiographiques, qui mettent en scène des proches, livrent une version de l’histoire qui ne serait peut-être pas du tout la même si elle était racontée par un autre membre de leur famille. Pour autant, c’est la version de celui ou celle qui écrit qui va rester et être une référence. Il s’agit donc d’un pouvoir énorme. Quand je dis qu’écrire de la fiction est un privilège encore plus grand, c’est tout simplement parce que la fiction offre au narrateur tous les droits, et si le récit est bien mené, le lecteur rentre complètement dans l’histoire. Un « roman vrai » ne signifie pas qu’il raconte une histoire véridique, mais que le lecteur y adhère. Pour ma part, quand j’aime un roman, il me semble que les personnages sont en vie. Dans l’Insoutenable légèreté de l’être, par exemple, lorsque Thomas et Teresa meurent, c’est comme si je les avais perdus bien que je sache, évidemment, qu’ils n’existent pas.

Qu’est-ce qui déclenche l’écriture d’un texte, son sujet, son histoire ?

G. O.C’est très mystérieux. Je peux vous dire que l’idée de ma première pièce de théâtre, Le Voyage, est née alors que j’écoutais une chanson de Beethova Obas, un chanteur haïtien que j’aime beaucoup. Dans cette chanson (en créole) intitulée Abolisyon, il fait référence aux Haïtiens qui travaillent dans les bateyes de Saint-Domingue, sans doute les gens les plus pauvres, les plus exploités et maltraités de la planète. Les premières phrases se traduisent ainsi : « Dis-moi sur quoi tu as marché sur le chemin parce que je vois que tu boites. » L’image de cet homme qui boite parce qu’il s’est blessé en marchant sur une épine ou un objet coupant a suscité en moi le personnage de la pièce, puis la pièce toute entière a pris forme.

Et qu’est-ce qui a déclenché plus particulièrement l’écriture de La fin de Mame Baby qui parle d’intimité, de relations de rivalité et de solidarité entre femmes majoritairement antillaises, où l’homme, indissociable de la violence, est absent et omniprésent à la fois ?

 G. O. Il s’agit de quelque chose de moins immédiat que pour Le Voyage. Je pense que c’est un roman qui naît de ma fascination pour les femmes antillaises. J’ai passé des années à les regarder, à m’interroger sur la manière dont elles se comportent. La façon, notamment, dont les mères traitent les filles. Ce n’est pas du tout en rapport avec ma propre histoire, mais j’ai pioché des caractéristiques, concaténé des situations observées chez mes voisines, tantes ou cousines. Les femmes de La fin de Mame Baby sont presque des archétypes. Il y a aussi le mythe du « potomitan », le pilier de la maison qui désigne la femme. Pour autant, les Antilles ne sont pas une société matriarcale. Le pouvoir reste patriarcal. Les hommes ont tous les droits, les femmes, tous les devoirs. C’est donc une société matrifocale, dans le sens où de nombreux foyers sont principalement composés de mères qui élèvent seules leurs enfants, et qui parfois vivent encore chez leur propre mère. Les femmes n’ont pas le pouvoir de la vie extérieure, de la vie sociale etc., mais elles contrôlent leur petit monde à l’intérieur de leur maison. Il existe de nombreux proverbes aux Antilles sur le thème du potomitan. Par exemple, l’un d’eux dit que « la femme est une châtaigne parce que quand elle tombe elle repousse, alors que l’homme est un fruit à pain parce que quand il tombe, il s’écrase ». Ce mythe de la femme forte et courageuse qui se relève toujours semble valorisant mais il est un piège car il autorise les hommes à abandonner le foyer et à ne pas prendre leurs responsabilités. Il culpabilise aussi les femmes qui n’y arrivent pas, puisqu’on ne peut contredire un mythe. Il y a beaucoup de « Mariette », comme dans La fin de Mame Baby, qui plient, ploient, et n’arrivent pas à tout assumer, tenir le coup quoiqu’il arrive. Au départ, j’ai pensé d’ailleurs intituler le livre, Stabat Mater, la mère debout. Ce qui est ironique puisque Mariette est tout le temps assise…

Avec le personnage de Mame Baby, celui d’Aline aussi, il est question d’émancipation féminine, et ce par la culture, les études qui permettent une indépendance d’esprit, contrairement aux personnages de Suzanne, la « petite Blanche » ou de Mariette, dont la vie ne trouve un sens que dans une certaine dépendance…

G. O. Mariette est en effet dépendante des hommes et ensuite de l’alcool. En même temps, elle a été une belle jeune fille qui avait de la personnalité, une espèce d’aura notamment sur les hommes. C’est elle qui prend en main Mame Baby quand elles sont enfants. Elle a du caractère, une force, mais elle n’a pas pris la mesure des dangers, des pièges qui guettent les filles. À travers ces personnages féminins, l’idée n’était pas d’asséner un mode d’emploi et d’affirmer qu’il faut s’émanciper par les études – ceci dit, je pense effectivement qu’il vaut mieux en faire, mes convictions personnelles sont plus proches de celles de Mame Baby -, mais de montrer quatre parcours, quatre femmes qui ont une idée bien à elles de leur émancipation. Même si elles viennent toutes de ce Quartier, elles n’ont pas eu la même vie, et ce qui semblait nécessaire ou être un acte de rébellion pour l’une ne l’était pas forcément pour l’autre. Je ne conçois pas Mariette et Suzanne comme des personnages foncièrement plus soumis. C’est pour cette raison que je fais dire à Mariette « j’ai voulu attraper un peu d’autre chose ». Elles veulent toutes un peu de bonheur mais certaines le cherchent au mauvais endroit. Pour moi, être féministe, ce n’est pas culpabiliser les femmes, y compris celles qui se « trompent ». C’est surtout les comprendre et essayer d’appréhender leur chemin.

Plusieurs histoires de vie se superposent dans votre roman et le lecteur découvre progressivement les liens qui les unissent ou les fils qui les relient. Est-ce que la construction de La fin de Mame Baby est venue avec l’écriture, avec l’avancée narrative, ou y avez-vous réfléchi avant la rédaction ? Avez-vous fait plusieurs versions du récit ?

G. O. Je n’y ai pas réfléchi avant la rédaction. Je me suis lancée et c’est en écrivant que je me suis rendue compte de la complexité du récit. Il y a eu donc un premier jet qu’il a fallu reprendre. Le travail de réécriture avait pour visée d’élaguer et de restructurer de manière à clarifier. Il s’est fait sur plusieurs années. Tous les personnages étaient déjà là, les faits aussi, l’histoire elle-même, mais la forme était différente. Une des toutes premières versions était un dialogue, comme dans une pièce de théâtre. C’était Aline qui parlait et on ne savait pas trop si elle s’adressait à un psychanalyste, un policier ou un journaliste. Quelqu’un lui posait des questions sur sa relation à Mariette et elle répondait. J’ai trouvé que le texte était trop proche de la forme théâtrale, qui plus est, il ne me permettait pas de tout dire. J’ai fait différentes versions jusqu’à la version que mon éditeur a reçue et qui était la bonne.

 Le lieu du récit est décrit avec précision mais il n’est pas situé géographiquement, il n’est pas nommé… Pourquoi ce parti pris ?

G. O. J’ai situé ce récit dans une banlieue HLM. Ce lieu imaginaire se nourrit d’endroits que j’ai connus. La ville d’Evry, par exemple, où j’ai passé quelques années, sans y vivre vraiment puisque l’école d’ingénieur dans laquelle j’ai étudié est une ville dans la ville ; mais je l’ai regardée, observée et elle m’a inspirée. Un certain nombre de caractéristiques ont alimenté mon récit : l’immense centre commercial, le théâtre à la programmation exigeante qui n’est pas forcément fréquenté par les gens du coin, le cinéma qui a fermé, la place en pente, les pitbulls aussi. Les gens qui habitent dans ce type de quartier n’ont généralement pas la parole dans la société. Je ne me sentais pas autorisée à m’approprier leur parole, ni ne sentais la légitimité de nommer telle ou telle banlieue puisque je n’y ai pas véritablement vécu. Il y a aussi des éléments de mon quartier d’enfance. La cuisine dont il est question dans le roman, c’est la Martinique : le chocolat chaud fait aux grandes occasions et qu’on appelle le « chocolat première communion », le Bois d’Inde qui est l’épice typique de la cuisine martiniquaise…

 Vous écrivez (page 65) « On ne juge jamais une femme, à l’Assemblée. On ne la condamne pas, quoi qu’elle ait pu faire. On estime que toute femme recèle une blessure secrète qu’il faut panser en festoyant. » Parlez-nous de cette assemblée des femmes du Quartier qui, si elle ne juge pas, efface une partie de la vérité…

G. O. L’assemblée a deux fonctions qui, bien que distinctes, se rejoignent. L’une est de permettre aux femmes de se rassembler, sorte de groupe un peu féministe, de soutien, de parole, et l’autre, c’est en quelque sorte l’« église de Mame Baby ». Il s’agit de propager la parole de Mame baby, de raconter sa vie, écrire sa légende, faire durer, perdurer son souvenir censé fortifier les femmes. Mais il y a des contradictions puisque la légende de Mame Baby implique d’effacer Mariette. Dans son aspect un peu religieux, l’assemblée des femmes tombe dans le travers qui est celui de tous ceux ou celles qui écrivent des légendes, qui bâtissent des mythes. Tous les mythes reposent sur des mensonges. Ici, le mensonge c’est de gommer Mariette alors qu’elle a été l’amie d’enfance de Mame Baby.

Quels sont vos projets d’écriture ?

G. O. Depuis la parution de ce roman, j’ai écrit une courte pièce de théâtre et un recueil de poésie qui s’intitule A cappella des promises et des oubliées. C’est un ensemble éclectique qui réunit une quarantaine de poèmes écrits entre 2001 et aujourd’hui, reliés par la même thématique. Ils racontent tous des histoires d’amour du point de vue féminin. Et comme je dessine – de manière autodidacte, une exploration libre et sans prétention -, il y a aussi une dizaine de dessins publiés dans le recueil. J’ai également commencé l’écriture d’un autre roman qui en est à ses débuts. Il va encore explorer les relations entre les femmes, mais sur un mode très différent de La fin de Mame Baby.

Le jury du Prix Wepler Fondation La Poste 2017 vous a attribué la mention spéciale pour votre premier roman. Que vous apporte cette distinction  ?

G. O. Une grande joie, un encouragement. J’ai d’abord été très heureuse de figurer dans la sélection du Prix. Vu la quantité de livres qui paraissent à la rentrée littéraire, je suis vraiment touchée que mon roman ait été remarqué. Je ne m’attendais pas du tout à recevoir quoi que ce soit. J’ai mis du temps à réaliser et je n’ai pas pu écrire mon discours après avoir reçu la nouvelle, j’y ai juste réfléchi le lendemain, en prenant des notes pendant le trajet qui me menait à la brasserie Wepler…

 

Discours de réception de Gaël Octavia

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Gaël Octavia

Théâtre

Cette guerre que nous n’avons pas faite, Lansman Éditeur, 2014
Prix du meilleur texte francophone du concours ETC Caraïbes/Beaumarchais 2013
Création en 2016 (prod. Makeda du Bhoot) par Luc Clémentin avec Vincent Vermignon ; résidence de création à Lilas en Scène en 2016 ; tournée 2017 à Tropiques-Atrium (scène nationale de Martinique) et l’Artchipel (scène nationale de Guadeloupe)

Congre et homard, Lansman Éditeur, 2012
Création en 2011 (prod. Textes en Paroles) par Dominik Bernard, avec Dominik Bernard et Joël Jernidier ; Festival d’Avignon OFF 2011 (T.O.M.A, Chapelle du Verbe Incarné) ; tournée en 2011-2012 en Guadeloupe, Martinique, Haïti, Guyane.

Le voyage, éd. Rivarticollection, 2009 ; réédition numérique Textes en Paroles, 2014
Création en juin 2013 par Magali Piatti au Tremplin Théâtre (Paris)

Séraphin, péri en mer (pièce radiophonique)
Créée sur Guadeloupe Première en 2012

 

FloriLettres n°189, Guillaume Poix et Gaël Octavia

Gaël Octavia
© David Raynal

Gaël Octavia
La fin de Mame Baby
Éditions Gallimard, coll. Continents noirs.
176 pages, sept. 2017.
Mention spéciale du jury
Wepler Fondation La Poste 2017