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Entretiens

Entretien avec Catherine Camus
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition novembre 2017

Catherine Camus est la fille d’Albert Camus et de Francine Faure (mariés en 1940). Elle a 14 ans quand son père meurt dans un accident de voiture en 1960. En 1980, elle renonce à sa carrière d’avocate et prend en charge la gestion de l’œuvre de son père. Elle vient de publier aux éditions Gallimard, la correspondance entre Albert Camus (1913-1960) et la comédienne Maria Casarès (1922-1996).

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La Correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès vient de paraître chez Gallimard. Qu’est-ce qui vous a décidé à rendre publics ces documents (865 lettres) jusqu’alors inédits ?

Catherine Camus D’une part, je craignais une édition pirate car je sais que la photocopie de ces lettres a été volée le jour de l’enterrement de Maria Casarès à La Vergne. D’autre part, il m’a semblé que le moment était venu… Par les temps qui courent, cette histoire d’amour « de pur cristal » ne peut que faire du bien.

L’actrice et l’écrivain se rencontrent à Paris sous l’Occupation, en 1944, se séparent la même année et renouent en 1948… Ils ne cesseront de s’écrire pendant douze ans. Pouvez-vous nous exposer le contexte de cette grande passion ?

 C. C. Ils se croisent une première fois à Paris, chez Zette et Michel Leiris le 19 mars 1944, lors d’une lecture-représentation du Diable attrapé par la queue, pièce de théâtre que Picasso avait écrite trois ans plus tôt. Puis, quelque temps plus tard, ils se rencontrent chez Marcel Herrand, acteur, metteur en scène et directeur du Théâtre des Mathurins (avec Jean Marchat), qui veut monter Le Malentendu de Camus et a demandé à l’auteur de lire son texte – pièce en trois actes qui fait partie du « cycle de l’absurde » – devant des comédiens susceptibles d’être engagés. Maria Casarès, ancienne élève du Conservatoire d’art dramatique sous contrat au Théâtre des Mathurins s’est déjà faite remarquer avec le premier rôle dans Deirdre des douleurs de John Millington Synge, en 1942. Marcel Herrand la choisit pour incarner Martha dans Le Malentendu d’Albert Camus. Les répétitions commencent et l’écrivain est charmé par l’actrice. La nuit du 6 juin 1944, à l’issue d’une soirée chez le metteur en scène Charles Dullin et le jour même du débarquement des troupes alliées en Normandie, ils tombent amoureux. Elle a vingt et un, il en a trente. Maria Casarès, fille de Santiago Casarès Quiroga plusieurs fois ministre et ancien président de la Seconde République espagnole, était exilée à Paris avec sa mère depuis 1936.
Engagé dans la Résistance, Albert Camus, algérois, vivait seul à Paris depuis octobre 1942 : sa femme Francine Faure, enseignante à Oran, n’avait pu le rejoindre, suite à l’occupation de la zone sud par les Allemands. En octobre 1944, lorsque ma mère peut enfin le rejoindre, Maria Casarès et Albert Camus se séparent. Ils se retrouveront après la guerre, le 6 juin 1948, à la faveur d’une rencontre impromptue boulevard Saint-Germain. Un an plus tôt, Camus publiait La Peste chez Gallimard, et remportait un grand succès littéraire.

Les lettres de Maria Casarès et d’Albert Camus révèlent l’intensité de leur relation intime, de leur complicité intellectuelle et artistique…
Vous évoquez en préambule à la correspondance, « la tension exténuante qu’exige une vie libre tempérée par le respect des autres »… Camus ne cessait de se soucier de sa famille…

C. C. Je ne pensais pas seulement à la famille en écrivant ce que vous mentionnez, mais à l’être humain en général. Pour moi, la liberté c’est la liberté de choisir ses liens. C’est déjà pas mal. Mais mon père m’a appris qu’il n’y a pas de liberté sans responsabilités, que la fin ne justifie pas les moyens. Si vous voulez être libre et responsable, vous êtes tenu de faire attention aux autres. Reste comme champ de tous les possibles la liberté de penser.

Exilés tous les deux, chacun pour des raisons différentes, ils ont, d’une certaine manière la langue française pour patrie…

C. C. Je dirais, plus que la langue française, qu’ils ont en commun l’Espagne, le sang espagnol. La famille maternelle de mon père était originaire d’Espagne. Dans la Correspondance échangée avec Maria Casarès, l’Espagne est sans cesse citée, et dans ses Carnets (vol. III), il écrit : « À travers ce que la France a fait de moi, inlassablement, toute ma vie j’ai essayé de rejoindre ce que l’Espagne avait laissé dans mon sang et qui selon moi était la vérité ».
Grâce à la traductrice et éditrice argentine Victoria Ocampo (1890-1979), directrice de la maison d’édition Sur, qu’il rencontre une première fois en 1946 à New York et qui deviendra une amie avec qui il entretiendra une correspondance régulière, ses œuvres seront traduites en langue espagnole, en Argentine. Elles étaient, à cette époque, interdites en Espagne…

Maria Casarès doute de ses capacités quant à l’écriture, elle s’adresse à Camus en ces termes : « Je ne sais pas pérorer, je ne sais pas parler, et encore moins écrire » ou encore : « Écoute-moi, mon chéri ; ouvre-toi entièrement à moi ; je ne sais pas m’exprimer, je ne sais pas parler et encore moins écrire (…) ».
Ses lettres, pourtant, disent le contraire, elles sont pleines de rythme, de vitalité, de subtilité, d’humour aussi…

C. C. Maria Casarès a écrit un livre, Résidente privilégiée (Fayard, 1980). Voilà ce qu’en a dit Alejo Carpentier : « un merveilleux écrivain », à la prose « d’une patte absolument exceptionnelle ». Il écrit que toutes les pages consacrées à Camus peuvent compter « parmi les morceaux d’anthologie » de son travail.
Oui, elle donne la vie, profonde et mouvementée, dans tous ses mots.

Roland Barthes écrit dans « Une tragédienne sans public » ([1954], in Œuvres Complètes I) : « Maria Casarès […] oblige à explorer avec elle toute la durée du geste dramatique : si elle pleure, il ne vous suffit pas de comprendre qu’elle souffre, il vous faut aussi éprouver la matérialité de ses larmes, supporter cette souffrance bien après que vous l’avez comprise. Si elle attend, il vous faut aussi attendre, non de la pensée, ce qui vous est facile dans votre fauteuil, mais des yeux, des muscles, des nerfs, […] ».
Qu’en pensez-vous ? On pourrait presque dire que la lecture de sa correspondance avec Camus produit le même effet…

C. C. Oui, Barthes avait raison. Mais elle était pareille dans la vie : être avec elle, c’était grandir, envisager les choses et les êtres dans toutes leurs dimensions, leurs contradictions, et les accepter avec un cœur plus ouvert, plus grand.

De L’Étranger à La Peste, de Noces à La Chute, de Caligula aux Justes, Albert Camus expérimente tous les genres, avec une prédilection pour le théâtre. Sa correspondance avec Maria Casarès témoigne de son investissement dans la voie du théâtre…

C. C. Mon père s’est très tôt intéressé au théâtre. Entre 1936 et 1939, il anime à Alger le Théâtre du Travail et le Théâtre de l’Équipe, essayant de concilier théâtre populaire et théâtre d’art. André Malraux, devenu ministre de la Culture en 1959, s’apprêtait à lui confier la direction d’un théâtre parisien, sans doute la Salle de l’Athénée. Il a été metteur en scène, adaptateur, dramaturge… Il a adapté Malraux, Dino Buzzati, mis en scène Dostoïevski dont il dit que tous les personnages l’ont marqué, Calderon, Faulkner, pour ne citer qu’eux. Un chapitre entier du Mythe de Sisyphe est consacré au comédien, une des figures de l’homme absurde.
Dans leur correspondance, on voit en effet combien la passion du théâtre lie les deux protagonistes. Maria incarne Dora dans les Justes, pièce créée au théâtre Hébertot le 15 décembre 1949, après avoir interprété Martha dans le Malentendu, et Victoria dans l’État de siège en 1944… Camus a dit qu’une scène de théâtre était un des lieux du monde où il était heureux.

La solitude est un terme récurrent dans la correspondance et particulièrement dans les lettres de Camus. À plusieurs reprises, Maria Casarès tente de le réconforter. En novembre 1953, Camus écrit : « Ce que tu m’as dit d’Actuelles m’a réchauffé. J’en avais besoin à vrai dire. Je n’aime pas dire que je suis seul et pourtant, en tant qu’écrivain, je n’ai jamais mieux senti ma solitude. » La publication de L’Homme révolté (1951) a entrainé de « longues luttes avant et après »… Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Sa relation avec Sartre, Breton ?

C. C. Il a effectivement été très seul après la parution de L’Homme révolté, un essai qui analyse différentes formes de révolte rencontrées dans l’Histoire. Bien qu’il ait écrit dans ses Carnets « je suis dans l’attente d’une catastrophe annoncée », je crois qu’il n’avait pas pris la mesure du désert que cela a créé autour de lui. Peu avant la publication de L’Homme révolté, des divergences politiques apparaissent déjà entre Sartre et lui, notamment parce que Camus remet en cause, dans ses chroniques de Combat, le dogmatisme du parti communiste. Il parlait d’un autre monde, plus ouvert, plus accessible… Puis, lorsque L’Homme révolté sort en octobre 1951, la rupture est définitive entre les deux hommes qui avaient été amis. Avec André Breton, une polémique s’était engagée dès la prépublication dans les Cahiers du Sud, en juin 1951, d’une version de son chapitre sur Lautréamont. Aux réponses de l’un et de l’autre, suit la publication dans Arts d’un entretien entre André Breton et le philosophe Aimé Patri, auquel Camus répond par une « Lettre au journal Arts ». Le débat porte sur la philosophie de la mesure d’Albert Camus et sa conciliation de la vision surréaliste de l’existence et de la révolution. À cette époque, il était donc brouillé avec Sartre, avec les surréalistes, et méprisé par l’université.

Voyiez-vous, enfant, votre père écrire ? Comment le décririez-vous ?

C. C. Je n’ai pas vraiment vu mon père écrire. Quand il était avec nous, il était vraiment avec nous. Nous ne savions pas qu’il était célèbre, nos parents nous ont protégés. Il était rassurant, sévère et tendre. J’avais 14 ans quand mon père est mort.

Vous gérez l’œuvre de votre père depuis 1980 et vous avez édité Le Premier homme, les Carnets III, cette correspondance avec Maria Casarès, publié Albert Camus Solitaire et solidaire, Le monde en partage – Itinéraires d’Albert Camus… Avez-vous le projet de publier d’autres inédits ?

C. C. Non, à ce jour, aucun autre projet de publication d’inédits n’est prévu.

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Albert Camus et Maria Casarès
Correspondance 1944-1959
Avant-propos de Catherine Camus
Gallimard, coll. Blanche,
1312 page, 32,50€

Catherine Camus
© DR

Albert Camus et Maria Casarès
Correspondance 1944-1959
Avant-propos de
Catherine Camus
Gallimard, coll. Blanche,
1312 page, 32,50€
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