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Dernières parutions octobre 2016

PAR ÉLISABETH MISO
édition octobre 2016

RÉCITS

Maya Angelou, Lettre à ma fille. Traduction de l’anglais (États-Unis) Anne-Emmanuelle Robicquet. Préface de Dinaw Mengestu. Maya Angelou (1928-2014) n’a eu qu’un fils, mais a ouvert son cœur à des milliers de filles et de sœurs tant elle a fait de sa vie un combat permanent contre la violence faite aux femmes noires, l’injustice, le racisme et l’ignorance. Figure emblématique du mouvement des droits civiques, ses récits autobiographiques comme Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage ou Tant que je serai noire ont rencontré un immense succès outre-Atlantique et sont inscrits au programme des écoles. Dans Lettre à ma fille, paru en 2008, elle égrène quelques souvenirs de son parcours hors normes. « Tu ne peux contrôler tous les événements qui t’arrivent, mais tu peux décider de ne pas être réduite à eux. » Maya Angelou n’a en effet jamais laissé ses blessures intimes entamer sa soif de vivre et sa détermination. Élevée par sa grand-mère paternelle à Stamps dans l’Arkansas, elle est très tôt exposée à l’humiliation ségrégationniste. Réfugiée dans le silence à la suite d’un viol, elle puise dans la bonté de sa grand-mère et l’amour de la littérature la confiance pour s’exprimer à nouveau. Avant d’être une poétesse et une écrivaine reconnue, elle a été chanteuse, danseuse, actrice, collaboratrice de Martin Luther King. Au fil des pages, elle rend hommage aux êtres qui l’ont profondément influencée, au premier rang desquels sa grand-mère et sa mère, deux femmes à la dignité, au courage et à la générosité sans failles. Elle évoque ses amitiés avec Malcolm X, Coretta Scott King ou James Baldwin qui l’a persuadée d’écrire après la mort de Martin Luther King. Elle partage les mots si inspirants d’Aimé Césaire, des poètes afro-américains Langston Hugues, Melvin B. Tolson, Mari Evans, Sterling A. Brown ou de Fannie Lou Hamer, autre fameuse militante si consciente  « d’être une Américaine qui transportait en elle une lumière pour éclairer la noirceur du racisme. ». Pouvoir radiant qu’elle aurait pu tout aussi bien s’attribuer, elle qui déjà octogénaire mais à la fougue et à l’engagement intacts confessait: « Il m’est bon de me rappeler combien de montagnes j’ai escaladées au cours de ma vie et combien de rivières j’ai enjambées. Je suis prête pour les défis à venir et suis forgée par ce savoir. » Éd. Noir sur Blanc/ Notabilia, 142 p., 15 €. Élisabeth Miso

 

ROMANS

mario-benedetti-qui-de-nous-peut-jugerMario Benedetti, Qui de nous peut juger. Traduction de l’espagnol (Uruguay) Serge Mestre. Début des années 1930 à Montevideo, Miguel s’éprend d’Alicia, une camarade de lycée et lui fait l’éloge de Lucas. Une complicité s’instaure entre les trois adolescents, Miguel se sent pourtant très vite en décalage, déstabilisé par les conversations passionnées de ses deux amis. Miguel épouse Alicia qui lui donne deux enfants mais reste convaincu qu’elle a fait le mauvais choix. Le couple finit par se séparer et Alicia rejoint Lucas à Buenos Aires. Le roman confronte trois visions des événements, chacun des protagonistes prenant la plume pour revisiter le passé et analyser la nature de leur relation triangulaire. « Il est certain que le monde regorge de gens banals, mais certainement pas de personnes banales qui reconnaissent l’être. », écrit Miguel à son sujet dans son journal. Avec le recul, il mesure combien sa propension à rester spectateur de sa propre existence, et résigné, a eu raison de son histoire d’amour. « Le rôle de témoin est odieux et je ne peux pas éviter de le tenir malgré moi, de vérifier de quelle façon je me fais distancer en matière d’amour et d’estime des personnes qui attendaient autre chose de moi. » Dans sa lettre de rupture envoyée d’Argentine, Alicia revient sur le naufrage de leur couple, exprime ses frustrations, ses espoirs déçus durant leurs onze ans de vie commune, dénonce son obsession à vouloir la pousser dans les bras de Lucas. « […] tout notre amour, qui était plus droit que nos craintes, n’a pas résisté à tant de rancœur accumulée, à tant de transactions entre la fierté et l’inertie, à tant de honte inflexible et silencieuse. » De son côté Lucas, journaliste et écrivain, transpose ses retrouvailles avec Alicia dans une nouvelle, donnant ainsi une dimension littéraire et créative à son bilan intime. Dans son premier roman paru en 1953, inédit en France, Mario Benedetti, un des grands noms de la littérature latino-américaine, sondait la complexité du désir, l’absence de désir, les désillusions et les fantasmes à l’œuvre dans toute expérience amoureuse et ne manquait pas d’interroger par le truchement de points de vue et de genres littéraires distincts son rapport à l’écriture et à la fiction. Éd. Autrement, 144 p., 15 €. Élisabeth Miso

 

stewart-o-nan-derniers-eux-sur-sunsetStewart O’Nan, Derniers feux sur Sunset. Traduction de l’anglais (États-Unis) Marc Amfreville. « Contre toute attente, il faisait désormais partie de cette horde de déracinés, condamné à errer au long des boulevards, et une fois de plus il s’étonna d’être tombé si bas et de sa capacité à mesurer sa propre chute. » En 1937, Francis Scott Fitzgerald totalement aux abois débarque à Los Angeles. Il espère grâce à un contrat de scénariste à la Metro Goldwyn Mayer gagner de quoi éponger ses dettes, payer les études de sa fille Scottie et les factures du Highland Hospital, établissement psychiatrique de Caroline du Nord où est internée sa femme Zelda. Il est loin le temps de sa splendeur, le temps de cette existence dorée, extravagante et palpitante, où il formait avec Zelda un des couples de célébrités les plus charismatiques des années 20, de New York à Hollywood en passant par Paris et la Riviera. Désormais ruiné, dépressif, en proie à de sérieux problèmes d’alcool, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Cette opportunité d’emploi à Hollywood le sort de sa solitude et lui permet de renouer avec de vieilles connaissances comme Dorothy Parker et son mari Alan Campbell, Aldous Huxley, Humphrey Bogart ou Ernest Hemingway. Mais la cruelle réalité des Studios met ses nerfs à rude épreuve, satisfaire Louis B. Mayer, Mankiewicz ou David O. Selznick n’est pas une sinécure, et voir ses projets de films confiés à d’autres ou abandonnés est tout simplement décourageant. Il souffre de ne voir Zelda et Scottie que rarement, et échange avec elles de tendres missives. Chaque visite à Zelda, le laisse dévasté et nostalgique de leur éclat passé. Il se sent coupable de ne pas réussir à ramener son épouse à une vie normale, de ne pas passer plus de temps avec elle et Scottie et d’entretenir en Californie une relation sentimentale avec la journaliste Sheilah Graham. « […] il savait que, même si un certain lien demeurait, cette page-là de leur amour était tournée, détruite par la colère, la maladie et le chagrin, par trop de rencontres et de nuits passées loin l’un de l’autre. » Stewart O’Nan restitue les dernières année tourmentées de l’auteur de Gatsby le Magnifique jusqu’à sa mort le 21 décembre 1940 à 44 ans. Il brosse le portrait passionnant d’un homme brisé, rattrapé par ses démons mais encore animé d’une rage de s’en sortir et d’une foi en ses talents d’écrivain. Éd. de l’Olivier, 392 p., 23 €. Élisabeth Miso

 

catherine-cusset-l-autre-qu-on-adoraitCatherine Cusset, L’autre qu’on adorait. Un homme meurt à la troisième page du roman. C’est à lui que, depuis le début, la narratrice s’adresse en le tutoyant. C’est à lui qu’elle continuera de s’adresser, en remontant le fil de leur relation, de leur rencontre vingt ans plus tôt, alors qu’il est le camarade de son frère. « J’ai six ans de plus que lui, que toi. A vingt-six ans, j’enseigne déjà en fac. Je suis normalienne, agrégée de lettres classiques. Je viens de passer deux ans à Yale. Ça c’est mon CV. Mais il y a autre chose, tu le sens. Pour commencer je fais ma thèse sur Sade. Ce n’est pas neutre Sade. » (p.32). Ils sont amants le temps de quelques mois, fous tous les deux de désir l’un pour l’autre, l’été les sépare, elle le quitte sans prendre de gants, elle sera toujours là pour lui, amie. Il rencontrera Élisa, ensuite Ana, histoires d’amour et de ruptures… Il s’appelait Thomas, il s’est suicidé en 2008, à l’âge de 39 ans, en Virginie, et celle qui lui parle, l’auteur, tente de comprendre comment cet homme qui avait tout pour lui, a fait pour en arriver là. Il vit à New York, il est beau, un charme fou, intelligent, aime le jazz, ses amantes sont belles et aimantes. Ses copains normaliens sont tous casés, ont un travail, il rechigne, la vie est ailleurs, il finit une première partie de doctorat, choisit de faire sa thèse sur Proust, n’aime pas l’idée de s’installer, lui préfère la condition de voyageur baudelairien au cœur léger, de touriste, d’ami. L’auteur parle de lui au présent, dis tu, comme si elle était lui qui disait je, semble le connaître comme si elle avait lu dans son âme ou comme si elle l’avait inventé ; grâce du détail, sensualité percutante de l’écriture, émotion vive : on est sous le charme de ce douzième roman de Catherine Cusset, qui prend le temps de faire progresser un drame et la terrible fatalité d’une descente aux enfers. Éd. Gallimard, 304 p., 20 €. Corinne Amar

 

BIOGRAPHIES

francoise-cloarec-l-indolenteFrançoise Cloarec, L’Indolente, le mystère Marthe Bonnard. Lorsque Pierre Bonnard rencontre Marthe, en 1893, il a vingt-six ans. « Une jeune femme lui est apparue dans la rue, chapeau posé sur des cheveux épais, juchée sur des hauts talons. Elle est fine, légère, dégage un parfum d’adolescence.» Il est timide, mais il la suit, jusqu’à l’atelier de fleurs dans lequel la jeune ouvrière travaille, reviendra l’attendre à la sortie, pour oser l’aborder. Elle deviendra rapidement le sujet féminin quasi exclusif de ses nus ; son modèle, sa muse, sa compagne ; un corps lumineux, intemporel, et présent presque partout;  dans sa baignoire, au tub, à table, vêtu d’un corsage rouge rayé de blanc, les lèvres rouges ou les yeux baissés, en partie dans l’ombre… Bonnard est heureux, sa carrière de peintre débute avec leur rencontre ; Marthe incarne pour lui, l’émerveillement, l’inspiration ; quant à elle, elle lui dit qu’elle n’a pas de passé, qu’elle est orpheline, prétend être la fille naturelle d’un aristocrate issu d’une famille ruinée, n’existe que par lui, éloignant le plus possible autour d’eux, le monde. Elle est de santé fragile, souvent malade, irritable, et Pierre la ménage. Parfois, d’autres modèles viennent poser dans l’atelier de Bonnard, il a certaines aventures. Marthe ferme les yeux, rien n’est grave. Jusqu’à ce qu’il rencontre Renée, une jeune femme qui pose pour lui depuis l’année 1921, et dont il va s’éprendre, tant elle ressemble aux jeunes années de Marthe, tant elle est gaie, belle, solaire. On est en 1925, et le couple traverse une grave crise. Bonnard qui a envisagé de vivre avec Renée, voire de l’épouser, ne peut se résoudre à rompre avec Marthe, en dépit de la vie qu’elle lui fait mener. C’est elle qu’il finira par épouser cette même année, après trente-deux ans de vie commune. La mort de Bonnard en 1947, cinq ans après celle de Marthe allait révéler une affaire judiciaire retentissante. Éd. Stock, 350 p., 20 €. Corinne Amar