FloriLettres

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Dernières parutions, décembre 2017

PAR ÉLISABETH MISO ET CORINNE AMAR
édition décembre 2017

CORRESPONDANCES

Emma Reyes, Lettres de mon enfance. Traduction de l’espagnol (Colombie) Alexandra Carrasco. Préface Piedad Bonnet. La peintre colombienne Emma Reyes (1919-1997), proche de Frida Kahlo et de Diego Rivera, a résidé à Buenos Aires, Mexico, Paris, Washington, Rome et en Israël avant de se poser à Périgueux dans les années soixante. Son ami Germán Arciniegas l’invite un jour à écrire ses souvenirs d’enfance. De 1969 à 1997, elle lui adresse vingt-trois lettres, dans lesquelles elle retrace la jeunesse chaotique et romanesque qui fut la sienne. À cinquante ans, en conteuse hors pair, elle restitue toute la candeur et l’intensité de son regard de petite-fille. Enfant illégitime, elle voit le jour à Bogotá et vit avec sa sœur Helena et le petit Eduardo sous la coupe de Mlle María, une femme maltraitante dont elle ne sait rien. Elle a pour seul horizon la misérable pièce aveugle qui leur sert de foyer et la décharge où elle joue avec les autres enfants de ce quartier pauvre. Après le départ traumatisant d’Eduardo, un voyage à dos d’âne les conduit à Guateque, une ville des Andes. Là, recluse dans une grande demeure, Emma se prend de passion pour le nouveau-né de Mlle María. Un déménagement scelle l’abandon du bébé. L’artiste se souvient parfaitement de la violence de cet arrachement et de son désespoir d’alors. « Je crois que c’est à ce moment que j’ai su d’un coup ce qu’était l’injustice, et qu’à quatre ans, un enfant pouvait désirer ne plus vivre et être englouti dans les entrailles de la terre. » Un temps, elles séjournent dans un théâtre, décor prompt à aiguiser son imaginaire avec ses costumes et son piano mécanique. Mais ce bonheur est de courte durée, Mlle María les abandonne à leur tour. Les deux sœurs sont recueillies par des nonnes. De peur qu’on ne se débarrasse encore d’elles, elles se jurent de ne rien révéler de leur passé. « […] entre Helena et moi une sorte de pacte secret et profond ; un sentiment inconscient d’êtres seules au monde et de ne nous appartenir que l’une à l’autre. » Leur quotidien est un cauchemar. Brimées par les religieuses, soumises dix heures par jour à des tâches domestiques et à des travaux de broderie, les pensionnaires de ce couvent de Bogotá sont laissées sans instruction, uniquement nourries de récits effrayants et culpabilisants sur le Ciel et l’Enfer. « Nos vies étaient dépourvues d’avenir et nous n’aspirions qu’à filer tout droit du couvent au Ciel sans effleurer le monde. » Une clé dérobée par Emma à dix-huit ans lui ouvrira les portes d’un tout autre destin. Parallèlement à la parution de ces Mémoires épistolaires, une rétrospective se tient jusqu’au 8 janvier au Musée d’art et d’archéologie du Périgord. Éd. Pauvert, 260 p, 19 €. Élisabeth Miso.

RÉCITS

Jacques Ferrandez, Entre mes deux rives. « […] je me suis toujours demandé comment je pourrais la raconter, cette Méditerranée, ce brûlant et merveilleux foyer de civilisation et de tragédie, comment la raconter personnellement. Aujourd’hui, il est aussi peut-être temps pour moi d’interroger, à travers mon rapport à Camus, tout ce qui me relie à l’Algérie et plus généralement à la Méditerranée. D’une rive à l’autre. De mes deux rives. Entre mes deux rives. » L’album Le premier homme achevé, sa troisième adaptation en bande dessinée d’un texte d’Albert Camus, après L’Hôte et l’Étranger, Jacques Ferrandez s’est attelé à un livre autobiographique. Il est né à Alger en 1955 mais a grandi à Nice où son père médecin a choisi de se fixer en 1956. Depuis trente ans, l’Algérie et de manière plus large la Méditerranée occupe une place centrale dans son travail. Pour sa saga des Carnets d’Orient, il a ainsi amassé au fil du temps une documentation conséquente sur Alger, de la Conquête aux années 1930, et y est retourné pour la première fois en 1993 à la mort de son père. Dans les mots de Camus, il entend beaucoup de sa propre histoire familiale et de son attachement à sa terre natale. Le quartier de Belcourt à Alger dépeint dans Le premier homme est aussi le sien et les parcours de l’écrivain et de son père présentent bien des similitudes. « Ils sont tous les deux issus du même quartier populaire, ils viennent de la même région d’Espagne, ils ont fréquenté la même école communale puis le même lycée, ils se sont élevés de la même façon dans l’échelle sociale […] » Des planches, des croquis, des photographies illustrent sa plongée dans l’œuvre de Camus, son souci constant de ne pas la trahir, les astuces de scénario ou visuelles pour contourner les difficultés de l’adaptation. Le dessinateur raconte comment l’expression graphique s’est imposée à lui dès son plus jeune âge, comment il a trouvé dans l’alliage de l’image et de l’écrit le moyen de partager ce qu’il ne pourrait traduire autrement. Les notions d’engagement, de morale, de justice, de résonance entre expérience intime et Histoire collective si chères à Camus innervent sa perception de la Méditerranée. Dans tous ses voyages au Maghreb, en Syrie, au Liban, en Irak, à Istanbul ou à Sarajevo, dans ses dessins, dans ses rencontres lumineuses comme dans les traces de conflits, d’exil, Jacques Ferrandez cherche à comprendre ce qui réunit ou déchire les Hommes. Éd. Mercure de France, Traits et portraits, 224 p., 24,50 €. Élisabeth Miso.

Zoé Valdès, Et la terre de leur corps. On pense à ses modèles au corps brun, nues, rondes, alanguies, quand on pense à Gauguin. C’est un bref récit vibrant en couleurs, charnelles, puissantes, un hommage à la figure de Paul Gauguin (1848-1903), où l’écrivain imagine le peintre sur l’île où il a passé ses derniers jours, Hiva Oa. Elle se glisse dans sa tête, il est seul, souffrant, appelant morphine et arsenic pour soigner une jambe malade, il est syphilitique et gémissant épuisé de lutter, et pourtant, encore épris de désir, et traversé par la beauté autour de lui. Elle le suit dans ses ultimes errances, fait revivre les toutes jeunes femmes qu’il a aimées… « Plongé dans les souvenirs, son corps brûlait comme un volcan en éruption, parfois en raison des fièvres, d’autres fois, sous un impérieux désir charnel qui était la seule chose qui semblait ne pas l’oublier. Quand le désir de la chair remplaçait et gagnait en en délire le déchaînement des spasmes de douleur, il se disait alors qu’il avait eu un bon jour et qu’il pourrait vivre un peu plus. » Alors, il se remet à la peinture. À Paris, en 1891, alors, ruiné, il a tout quitté, famille et vie professionnelle, fui la civilisation occidentale, pour Tahiti, puis les îles Marquises, à la recherche d’une inspiration quasi mystique. Il n’y a pas vraiment trouvé le paradis… La nouvelle collection de littérature de la RMN-Grand Palais, Cartels, née de rencontres inédites entre des grands auteurs de fiction du XXIe siècle et des artistes majeurs de l’histoire de la peinture, donne à vivre un univers qui se livre à travers un regard intime. Ici, le texte, habillé de pages de garde illustrées pour déployer les œuvres auxquelles il renvoie, fait par ailleurs écho à l’exposition, au Grand-Palais, consacrée au peintre, Gauguin l’alchimiste, jusqu’au 22 janvier 2018. Traduction de l’espagnol (Cuba) par Albert Bensoussan, éd. RMN Grand-Palais, 60 p., 14,90 €. Corinne Amar.

ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES

Patrick Modiano, Souvenirs dormants. Les souvenirs ne dorment jamais tout à fait, des visages, des voix, des noms, des lieux peuvent remonter à la surface au détour d’une rue. Pour Jean D., Paris est semé de fantômes et il lui suffit d’arpenter cette ville pour que des souvenirs enfouis se rappellent instantanément à lui. « Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu’auraient pu prendre nos vies. » Patrick Modiano semble avoir mis beaucoup de lui-même dans ce narrateur évoquant sa jeunesse dans les années soixante. Même adolescence solitaire, même propension à la fugue, même obsession de la mémoire, des personnes disparues, même façon de consigner scrupuleusement ses rencontres dans des carnets. « C’est ainsi qu’il suffit de croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de l’entendre parler dans un café ou le couloir d’un train, pour saisir des bribes de son passé. Mes cahiers sont remplis de bouts de phrase prononcés par des voix anonymes. », Jean D., inscrit à la Sorbonne pour retarder le service militaire, fréquente les cafés à l’aube, écrit des paroles de chansons, fait un drôle de commerce de livres anciens et s’intéresse aux sciences occultes. Entre dix-sept et vingt-deux ans, des femmes croisent sa route. Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madeleine Péraud,  Martine Hayward, Madame Hubersen. Le récit ne dit rien d’une éventuelle intimité charnelle mais s’attache plutôt à l’étrangeté de ces rencontres, à la sensation de rêve qui en émane, allant jusqu’à prendre des allures de polar avec celle dont il tait le nom et qui tue un homme accidentellement. Il est question de moments partagés souvent énigmatiques, de personnes qui entrent dans votre existence pour en sortir aussitôt et qui peuvent curieusement réapparaître des décennies plus tard, de ces gestes ou de ces mots sources d’indices, du mystère entre les êtres, des couches de la mémoire. Ce bref récit poursuit la même inspiration que les livres précédents et laisse filtrer la voix si singulière du romancier nobélisé en 2014. Éd. Gallimard, collection Blanche, 112 p., 14,50 €. Élisabeth Miso.

Shulem Deen, Celui qui va vers elle ne revient pas (traduit de l’anglais par Karine Reigner-Guerre). L’écrivain américain vient d’être couronné du Prix Medicis essai. Il raconte dans un roman autobiographique comment il a vécu au cœur de l’une des communautés hassidiques les plus extrêmes et isolées des États-Unis (et pourtant, non loin de New York), avant d’avoir le courage de s’en émanciper, dans le désarroi et la souffrance. Comment un jour perd-on la foi ? À treize ans, élevé dans une famille juive ultra-orthodoxe, Shulem décide de s’inscrire dans une école talmudique de la communauté hassidique Skver, sans savoir qu’il entre dans un monde coupé du monde extérieur, un vase clos où les hommes et les femmes ne marchent pas sur le même trottoir, où le mariage est imposé par la communauté, où la radio, les livres non religieux sont interdits ; une vie seule consacrée à l’étude du Talmud et des textes sacrés, aux rites et aux prières. Mariage imposé à dix-huit avec une jeune fille qu’il aura vu en tout sept minutes. Viennent très rapidement, un, deux, cinq enfants… Jusqu’au jour où, trentenaire, il ose appuyer sur le bouton radio du lecteur de cassettes sur le meuble de la cuisine. Sa vie bascule. Sa soif de connaître le dehors, ses questions, la bibliothèque municipale où, en cachette, il va emprunter des livres, la découverte d’Internet, la création d’un blog sur lequel il ose partager ses doutes, où il se réfugie la nuit, l’ambition d’être un jour écrivain, vont remettre en cause toutes ses vérités, et lui faire entrevoir d’autres horizons possibles. Il comprend qu’il a perdu la foi, qu’il ne peut plus mentir, se cacher, qu’il veut vivre libre. Il est exclu de sa communauté pour hérésie. Une écriture magnétique dans sa pureté, sa sensibilité, son humilité d’humaniste. Une magnifique traduction. Éd Globe, 413 p., 22 €. Corinne Amar.

 

FloriLettres n°189, Guillaume Poix et Gaël Octavia