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édition janvier 2018
PAR CORINNE AMAR

ROMANS

Catherine Cusset, Vie de David Hockney. Elle excelle en tous les genres ; l’autoportrait sans complaisance voire l’autofiction, dans nombre de ses romans, la fiction, le recueil de nouvelles, la biographie de l’ami perdu, enfin, la biographie du peintre britannique David Hockney, hommage rendu à l’artiste qu’elle ne connaît pas, n’a jamais rencontré mais qu’elle admire. « C’est un portrait qui est ma vision de sa vie et de sa personne, même si c’est lui, son œuvre, ses mots, qui me l’ont inspiré », annonce-t-elle, en préambule. Elle nous offre ainsi, comme de l’intérieur, et comme dans son précédent roman, L’autre qu’on adorait, où le personnage était vu de son intérieur à lui, la figure hédoniste d’un créateur octogénaire, amoureux de la vie, de l’art, de la création sans cesse renouvelée, de l’amour et du plaisir sans lesquels il ne saurait vivre. Peut-être, se souvient-on de la rétrospective qui lui était consacrée au Centre Pompidou en octobre 2017, de ces tableaux d’où jaillissaient le bleu des piscines, la chair des corps masculins, l’acidulé de la couleur, le figuratif de la peinture, le jeu, le plaisir, l’exploration des techniques nouvelles – de la gravure aux collages photographiques, en passant par le fusain, le fax, l’iPad… C’est l’histoire d’une vie libre, d’une homosexualité tôt affranchie, traversée de grandes amours, de chagrins – il aime le jeune Peter et Peter le quitte « Et s’il oubliait Peter, s’il réussissait à vivre sans lui, ce dernier ne reviendrait-il pas ? Personne n’était attiré par la tristesse et la mélancolie. Mais par la gaieté, la force, le bonheur, oui » ; de deuils, où le sida autour de lui décime, et d’une œuvre inspirée des maîtres ; Dubuffet, Matisse, Picasso ; d’un dessinateur précoce, audacieux, excentrique qui imposa son style, dès les années 1960, au sein du mouvement pop art. Éd. Gallimard, 192 p., 18,50 €. Corinne Amar

Marc Pautrel, La vie princière. Il la rencontre lors d’un séminaire, parenthèse princière où la nature environnante, le gîte, le couvert, sont une grâce, où se côtoient des chercheurs en résidence pour un temps dans ce lieu qu’il appelle le Domaine, et qui les rassemble au moment des repas. Il est peu bavard, peu mondain, s’ennuie un peu quand tous s’expriment en anglais, dans cette langue où il est peu à l’aise. Elle est en thèse de littérature française, de nationalité italo-américaine, elle enseigne, apprécie ses étudiants. Elle sait qu’il est écrivain, il y a ses livres à la bibliothèque qu’elle a lus avec intérêt, elle s’enthousiasme pour un rien, est volontiers plus diserte que lui, entame naturellement la conversation. Le récit commence par la fin, par cette lettre qu’il lui écrit après son départ à elle de la propriété, alors que, par affinité, simple amitié ou proximité volontaire, ils ont passé pratiquement tout le séjour ensemble, et qu’il est tombé amoureux d’elle, sans avoir rien osé tenter. D’elle, nous savons ce qu’il a noté dans son journal aussitôt après l’avoir rencontrée. « L***, cheveux châtains, yeux clairs bleus-gris, visage doux avec parfois des angles très beaux, intelligente, drôle, rapide. (…) Intéressante, environ trente ans, souple et pointue. À suivre. » Il s’intéresse déjà à elle, intrigué, troublé, aimanté, cherchant sa compagnie, l’anticipant, buvant ses paroles, lorsqu’au détour d’une phrase, il croit entendre les mots mon compagnon. Ainsi, elle n’est donc pas libre, et il garde pour lui tous ces sentiments, ce plein d’amour déjà nommé qui l’assaille, quand, charmante et spontanée, elle semble apprécier sa présence, et qu’une intimité secrète se tisse entre l’un et l’autre. Une écriture à la fois brève et ample, sans fioriture, qui dit la rencontre et ce qu’elle provoque. Éd. Gallimard, coll. L’Infini, 75 p.,10, 50 €. Corinne Amar

Marceline Loridan-Ivens, L’amour après. Elle est écrivain, scénariste, auteur du texte inoubliable Et tu n’es pas revenu (avec Judith Perrignon, éd. Grasset, 2015), tel un monologue qu’elle adressait à son père victime de la barbarie nazie. Fille d’émigrés juifs polonais, Marceline Rozenberg a quinze ans lorsqu’elle est déportée, avec son père, et qu’elle ira à Auschwitz. Elle en réchappera, pas lui. Dans ce nouveau récit, elle a quatre-vingt-neuf ans et nous ouvre sa malle à courrier, sa valise d’amour où, depuis 1946, à son retour des camps, elle a enfoui toutes ses lettres, ses petits billets, mots passionnés, papiers tendres, mots d’amies déportées, elle les déplie, les relit, nous les lit, en une mémoire qui procède par images, qui arrive par bribes, qui s’exprime avec ce qu’elle a gardé de ses souvenirs et de ses cauchemars. Une femme qui a opté pour la vie jusqu’au bout, pour la liberté de la reconstruction d’elle-même, pour l’amour physique, malgré le corps qui résiste, traumatisé. Il y aura un premier mariage qui compte moins que le second, avec le grand nom du cinéma documentaire, Joris Ivens (décédé en 1989), et puis, les années de militantisme, d’insoumission, la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, son amitié avec Simone Veil, cet hommage vibrant qu’elle lui rend. Lorsque le livre commence, elle est en Israël, où elle est en train de signe son livre précédent, elle a perdu la vue, elle s’affole, croit que c’est la fin, la vie l’emporte : « (…) mais tout ça, je crois, ne se voyait pas de l’extérieur, je cachais tout, je remettais mon suicide à plus tard, on ne vient pas en Israël pour mourir. Il fallait continuer comme d’habitude. Une fois dans ma chambre, j’ai allumé un pétard, puis un autre. Mon amie Annette était avec moi, je lui parlais de mes noms, de Rozenberg, le plus important de tous qui a pourtant disparu derrière le patronyme des hommes que j’ai aimés ou épousés, ce que j’ai toujours regretté. » Éd. Grasset, 160 p., 16 €.  Corinne Amar