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Articles critiques

Samuel Beckett, Lettres 1966-1989, vol. IV

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition avril 2018

À l’automne 1969 deux mauvaises nouvelles parviennent à Samuel Beckett. La maladie grave de Sidney Meyers avec lequel il a fait le montage de Film en est une. L’autre, c’est le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné. D’ailleurs, Beckett se plaint de ce fléau à Sidney Meyers ; mais laconiquement parce que « c’est trop compliqué à mettre par écrit ». On peut, cependant, s’attarder sur cet épisode de sa vie car il y a diverses lettres où il s’ouvre de la difficulté de recevoir le prix Nobel que lui-même ne nomme pas. Ce qu’il dit à Sidney Meyers c’est qu’il n’est pas de taille. La phrase s’entend de deux manières. Tout d’abord, la lecture de la correspondance entière de Beckett a mis en évidence le peu de cas qu’il fait de son œuvre. Ensuite, il faut s’imaginer Beckett assailli par la presse jusque sur la plage de Nabeul en Tunisie où il séjourne cet automne-là. Cette plage dont il aime l’eau suave, cette plage « magnifique et si étendue que la solitude n’est pas loin ». La foudre lui est tombé dessus, selon son expression. Dès lors, la « pire des joyeusetés semble terminée ». L’espoir que le prix Goncourt ou de « quelque autre prodigieuse festivité » éclipsera sa propre gloire lui fait miroiter un retour tranquille chez lui. Quand Beckett se plaint des effets de sa célébrité à un ami agonisant, on est d’abord stupéfait par ce qui peut paraître un manque de tact sinon de discernement. Mais la lecture approfondie de ses lettres nous renseigne sur son attitude vis-à-vis de la mort. Il ne la trouve pas aussi terrible que la vie et même, la mort a du bon. Ceux qui meurent sont moins à plaindre que ceux qui doivent continuer (à vivre).

Ce volume couvre les vingt-trois dernières années de Beckett, au cours desquelles il aura travaillé, aura cherché  à s’éloigner du théâtre, correspondu énormément, relu encore Dante, fait quelques déplacements, et des voyages. Voilà ce qui l’occupe entre le prix Nobel et la mort. Ses lettres évoquent tout ça. Comme pour les tomes précédents, ce qui préside à leur choix et à leur publication tient à l’intérêt pour la connaissance de l’œuvre. Selon le vœu de Beckett, puisque sa vie il l’estime dérisoire. Ceci explique son ambivalence envers les projets de biographie dont il fait l’objet. S’il se montre coopérant avec James Knowlson, il est négatif vis-à-vis de l’autre biographe Deirdre Bair. Avec celle-ci, une rencontre a eu lieu à Paris. Puis, par lettre, il lui a fait part de son refus de participer d’aucune manière à cette entreprise où il ne l’aidera ni ne la gênera. Bien sûr, les amis, dit-il à Ruby Cohn en 1972, sont libres de parler à Deirdre Bair et de lui dire tout ce qu’ils veulent. Simplement, Beckett, lui, ne dira rien ; pas plus qu’il ne donnera son avis sur l’ouvrage en cours. Il ne peut, en effet, se « retrouver dans la situation censeur-approbateur à propos de ce qui se lit entre les lignes sur cette vie de reptation ». Ce n’est pas une opposition au genre biographique qui motive cette position de Beckett mais le regard qu’il porte sur sa propre vie. À Sheila Page, sa cousine, il écrit ceci en 1974 : « Il y a des vies qui méritent d’être racontées, pour elles-mêmes et pour l’éclairage qu’elles apportent sur l’œuvre. Je ne trouve pas que ce soit le cas de la mienne qui me frappe comme étant entièrement sans rapport et comme une corvée sans intérêt du début à la fin. » Il a cependant fourni généreusement à James Knowlson des documents, textes et renseignements pour la Beckett International Foundation à l’université de Reading. Knowlson a conçu des expositions sur Samuel Beckett qui se dit prêt, en 1970, à lui « faire photocopier quelques pages » d’En attendant Godot qui est le seul manuscrit encore en sa possession. Dans ses échanges avec Knowlson et d’autres, on voit que Beckett participe volontiers aux projets qui le concernent. Mais il est toujours franchement contre la biographie. On a dit pourquoi. Ainsi, à Knowlson qui le questionne sur ses années 30, il répond a minima et l’oriente vers son très vieil ami Leventhal.

Beckett est dénué de vanité tant vis-à-vis de son œuvre que de son statut. Aucune différence de ton n’apparaît entre les lettres des périodes précédentes et celle-ci où, déjà célèbre, il est désormais célébré, honoré, adulé. Tout comme John Keats, le poète romantique, décria en son temps l’odieux affairement du monde littéraire, Beckett se tient à l’écart de la publicité et de la promotion forcenée auxquelles aujourd’hui, comme alors, peu d’écrivains se refusent. S’il s’offre aux autres c’est ou bien dans des lettres, car il répond au moindre courrier, ou bien en s’impliquant dans les représentations de ses pièces. Le théâtre lui demande beaucoup, tout comme le courrier. Il lui arrive d’écrire « 500 cartes, mots & lettres de remerciements » en trois semaines. Il pourrait s’en dispenser. Mais il est sans négligence, sans mépris. Ce qu’il rabaisse ou dénonce le plus promptement c’est lui-même. Rarement les autres. On a vu l’horreur de la guerre bouleverser Beckett et l’amener à une nouvelle attitude envers les êtres humains. Les deux premiers tomes de la correspondance mettent en lumière cette évolution. Parlant de la pléthore de lettres auxquelles il doit répondre, il écrit à Barbara Bray : « tant que ce ne sera pas déblayé, je ne peux pas travailler, ce qui je le sais est de peu d’importance, mais pour moi ce qu’il y a de plus important ». Cette phrase vaut aussi pour le problème que représente dorénavant pour lui le théâtre. Sans cesse, il espère « se sauver bientôt du piège du théâtre » pour se « remettre à la véritable palpitation. » Il en est très souvent question dans ce volume comme dans le précédent, mais ici de manière plus douloureuse. Il semble aux prises avec une drogue qu’il souhaite arrêter. Mais cette résolution est sans cesse repoussée. Ce qui témoigne bien d’une addiction. Le théâtre, pour lui, est une distraction. Rien à voir avec le travail véritable qu’est l’écriture, exercice de solitude et de palpitation. Écrire pour le théâtre suppose de se déplacer, d’écrire dans le théâtre. Parce que, pour Beckett, il faut quitter le théâtre mental et se frotter à la chose. Cette confrontation, paradoxalement, est une échappatoire. Elle l’éloigne de l’écriture. Le théâtre lui est un réconfort et c’est pour cela même qu’il voudrait pouvoir le repousser. Dans ses lettres à Barbara Bray, dont le ton témoigne d’une complicité flagrante, il exprime une certaine hantise des brillantes idées concernant la mise en scène, l’interprétation de ses pièces. Sur son travail, en général, il dit qu’il ne sait « tout simplement rien ». « Aussi peu, ajoute-t-il, qu’un plombier sur l’histoire de l’hydraulique ». Absent de quelques répétitions, il s’inquiète de ce que les acteurs livrés à eux-mêmes puissent faire des trouvailles, avoir des idées « trop brillantes ». Idées qui, ceci dit, pourraient « toujours être refroidies », ainsi se rassure-t-il. En 1966, il se voue volontiers à la mise en scène à droite à gauche, dans les trois langues. Il y a pire comme fin de vie, dit-il. Mais sa vie est alors loin d’être finie. N’importe, le déclin est un thème beckettien, et l’évocation de son propre déclin constelle ses lettres. Il ne s’apitoie pas sur lui-même, mais provoque plutôt le rire. Un mélange de drôlerie et d’élégance signe donc ces adieux du grand « Sam ».

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Samuel Beckett – Lettres III (1957-1965)

Samuel Beckett. Lettres 1941-1956 – Volume II.

FloriLettres n°155, Samuel Beckett – Lettres I (1929-1940)

Samuel Beckett
Lettres 1929-1940. Volume I
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck
Traduit de l’anglais par André Topia
Éditions Gallimard, 20 mai 2014

Samuel Beckett
Les années Godot, Lettres 1941-1956. Volume II.
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gun et Lois More Overbeck.
Éditions Gallimard, novembre 2015

Samuel Beckett
Lettres 1957-1965. Volume III
Trad. de l’anglais (Irlande) par Gérard Kahn.
Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck
Gallimard, Collection Blanche, 21 novembre 2016, 832 pages.

Samuel Beckett
Lettres 1966-1989. Volume IV.
Trad. de l’anglais (Irlande) par Gérard Kahn.
Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck.
Éditions Gallimard, en librairie le 26 avril 2018.

Ouvrages publiés avec le soutien de la Fondation La Poste

Samuel Beckett
Lettres. Volume IV. 1966-1989
Trad. de l’anglais (Irlande) par Gérard Kahn.Édition de George Craig,
Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck.
Éditions Gallimard, en librairie le 26 avril 2018.
Ouvrage publié avec le soutien
de la Fondation La Poste