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Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin

PAR CORINNE AMAR
édition décembre 2017

« Tout y est : lumière intérieure, effet d’irradiation, sensualité, peau, bijoux, extraordinaire impression de confort et de repos que donne la beauté indifférente à elle-même (elle ne se trouve pas belle, évidemment). Il ne manque que la baguette magique (…). Elle va partir en riant dans un carrosse, mais je la retrouverai.
Et je la retrouve. Il faut insister un peu : moi 22 ans, elle 45, est-ce bien raisonnable ? Pas du tout, c’est la raison même. En route pour la féerie qui dure, à l’écart. L’amour ne peut être que clandestin, c’est sa définition », écrira Philippe Sollers, dans Un vrai roman. Mémoires, bien des années plus tard*.
C’est l’histoire d’une rencontre entre deux écrivains, Philippe Sollers et Dominique Rolin, et d’un amour qui s’inscrira dans la durée, lié de manière mystérieuse, indissoluble par un pacte commun, et jusqu’à la fin de sa vie à elle, en 2012. Lorsqu’il la rencontre en 1958, Sollers est un tout jeune auteur de vingt-deux ans qui publie son premier roman, Une curieuse solitude où l’éducation sentimentale d’un adolescent riche et oisif épris d’une jeune femme espagnole plus âgée que lui**. Il n’en est pas à son tout premier essai, puisqu’un an plus tôt déjà, il a fait paraître, dans le numéro 3 de la revue Écrire, publiée aux mêmes éditions, Le Défi, une nouvelle de trente-cinq pages qui préfigurait ce roman. À l’époque, il s’appelle Philippe Joyaux, n’a pas encore vingt et un an, date légale de la majorité. Sans l’accord nécessaire de ses parents pour publier, il opte pour un pseudonyme, et se choisit désormais le nom de Sollers : sollus et ars, en latin, « tout entier art ». Dominique Rolin a quarante-cinq ans, huit romans déjà publiés dont Artémis, cette année de leur rencontre, est jurée du prix Femina, dont elle a reçu le prix pour Le souffle, en 1952, est éblouissante. Elle est née à Bruxelles, issue d’une famille bourgeoise, en deuil d’un second mari, décédé quelques quinze mois plus tôt, et qu’elle a profondément aimé.
Ce sont deux-cent cinquante-six lettres choisies adressées à Dominique Rolin, écrites entre 1958 et 1980, que Philippe Sollers publie aujourd’hui, non l’intégralité (un deuxième volume est à venir), et non leur correspondance échangée, mais un parti pris de laisser entendre deux aventures singulières. Les réponses de la destinataire seront semble t-il publiées en 2018. On sait aussi qu’après la mort de la romancière, la Fondation Roi Baudouin de Belgique a acquis les milliers de lettres échangées entre les deux écrivains, entre 1958 et 2008.
Ils se rencontrent le 28 octobre 1958, à l’occasion d’une réception organisée par le directeur des Éditions de Seuil qui veut présenter son jeune espoir entré en littérature. Deux mois plus tard, le jeune séducteur envoie sa première missive. « Bordeaux, le 31 déc. 1958, Chère Dominique, cela m’ennuie un peu d’avoir à vous admirer. Je sors d’Artémis et voilà un grand livre (…) » Il loue le roman, lui dit son bonheur de l’avoir lu, de la connaître, lui fait envoyer des chocolats, espère la revoir. Il est conquis. Elle semble résister un peu, il insiste. Dans la deuxième lettre datée du 16 février 1959, un mois et demi plus tard, tout est déjà là, en germe, et le ton n’est plus le même : « Dominique chérie, jamais les mots ne m’ont paru plus inutiles quand il s’agit de toi. (…) Tu es si proche de moi, si mêlée à moi, que j’ai envie de te parler comme à moi-même (…). Tu me rends si libre ma chérie, si plein de pouvoirs secrets. (…) » Il l’appelle mon amour, elle lui manque aussitôt, il lui écrit de Paris, de Bordeaux, de son île (l’île de Ré, où la famille Joyaux possède une propriété au bord de l’océan), il lui parle du temps qu’il fait, de ses fréquentes crises d’asthme, de ses projets d’écriture… Il lui écrit qu’il rêve d’elle presque chaque nuit. Elle est là, elle est partout. « (Le Martray) Mercredi (18 avril 1962), Moi aussi mon amour, je n’ai que toi dans un monde décidément trop petit. Dire qu’il faut recommencer chaque jour dans le même système, un soleil, une lune, le même corps… Si tu n’étais pas là, je crois que j’aurais depuis longtemps cédé à l’épuisement de la monotonie… »
Ils se sont reconnus d’emblée, ils s’aiment, leur différence d’âge les invitent à la clandestinité, ils s’en font un joyeux rempart, souscrivant à ce qu’ils appellent le plan ou l’axiome, cet accord tacite entre amour, écriture, expérience intérieure et travail, qui leur donne des ailes, leur fait fuir les conventions, nouant entre eux une complicité intellectuelle qui les soudera pour toujours, malgré le mariage de Philippe Sollers avec Julia Kristeva au tout début du mois d’août 1967. Je pense à toi constamment, lui écrira-t-il, comme pour la rassurer, le 15 juillet, dans cette lettre où il évoque sa fascination du moment pour la Chine et le chinois. Il me semble que si j’ai mérité quelque chose dans ma vie, c’est que tu sois bien, que tu comprennes dans quel espace je te parle et je te fais signe – au-delà de tout mais de très près.
Il parle de la musique qu’il écoute au moment où il lui écrit, du roman en cours et de son mouvement de germination, de ses problèmes de santé, de ses lectures nombreuses – la Bible, Virgile, Dante, Nietzsche, Chateaubriand, Rimbaud, Joyce… – de l’écriture qui tient la première place dans sa correspondance. Car c’est à sa destinataire qu’il dédie ses livres, elle, dont il est sûr qu’elle sait bien le lire, elle qu’il veut emmener en août au Louvre admirer le ciel peint des sarcophages égyptiens, elle avec qui il arpente Venise familière si régulièrement, aime Barcelone…. Il se voudrait être Cyrano pour soudain, la submerger d’un millier de lettres d’un seul coup, ou alors être un derviche tourneur, ou encore, être Ali, elle, Baba : il invente pour elle des contes orientaux, des mots, des exclamations, tels des codes connus d’eux seuls. « Je veux que tu comprennes entre les lignes », écrit-il. Il travaille beaucoup, il progresse, le lui attribue fièrement. Parfois, un rien, il désespère, mais c’est un battant optimiste. Si tu voyais mon manuscrit, lui dit-il, par moments, un pot de peinture ! Il lui confie l’intérieur de ses constructions littéraires, de ses partis pris esthétiques, ses secrets de fabrication. Elle n’en dira rien à personne. Il aime l’océan, est sensible à ses couleurs, va nager dix minutes, on est samedi, il essaye d’attraper le facteur qui arrive plus tôt ce jour, il glisse dans sa lettre une plume de mouette exprès pour elle… Il l’aime, il l’adore, il l’embrasse, il fait chaud, des papillons partout, des aiguilles de pin, des étoiles, le vent est léger, velouté et noir, on est en aout 1980… Il signe ses lettres d’une petite fleur sous les deux premières lettres de son prénom. Ainsi donc, va l’amour, vingt-deux ans après…
« Celui que je nommerai beaucoup plus tard Jim (à cause de Joyce) m’a écrit : notre rencontre l’a rendu heureux, il souhaite me revoir, il précise qu’il n’aime pas les choses inabouties. Je lui plais. Il me plaît. Après tout, pourquoi pas ? (Dominique Rolin, Journal amoureux) »
L’édition des lettres est établie, présentée et annotée par Franz de Haes, critique littéraire belge, familier de l’œuvre de Dominique Rolin et Philippe Sollers.

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* Un vrai roman. Mémoires, édition Folio 2009, p 101.
** Une curieuse solitude, édition Seuil, 1958.
***Dominique Rolin, Journal amoureux, éd. Folio 2000, p.14.

 

FloriLettres n°189, Guillaume Poix et Gaël Octavia

Philippe Sollers
Lettres à Dominique Rolin (1958-1980)
Édition établie, présentée et annotée par Frans De Haes
Gallimard, Collection Blanche,
400 pages.