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Marcel Pagnol – Correspondances intimes et littéraires

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition novembre 2017

Marcel Pagnol était très désordonné. Ces lettres inédites ont été retrouvées dans des placards, des greniers. Les archives personnelles de l’homme aux multiples activités auront sans doute été le dernier de ses soucis. Il va toujours de l’avant. C’est sa femme, Jacqueline, qui a conservé ses documents. Ils sont aujourd’hui organisés avec soin par Thierry Dehayes et Nicolas Pagnol, petit-fils de l’écrivain.

Marcel Pagnol, dramaturge, cinéaste, producteur, écrivain, apparaît ici divers points de vue. En effet, ses correspondances exposent à la fois sa vie officielle et sa vie privée. Le livre rend compte des personnes qui accompagnent, marquent la vie de Pagnol. Chaque section se consacre à une relation dont on verra la marche, du premier contact écrit au point final. Tout d’abord, il nous est donné de lire les lettres qu’il échange avec son père. Avec lui, comme avec les autres, Marcel s’entretient de ce qui l’occupe. Et son entrain est colossal. L’ouvrage montre, en premier lieu, un tempérament. Le succès phénoménal, un caractère entreprenant, sa célébrité internationale, sa place dans les institutions culturelles se dégagent de ces lettres en même temps que l’intimité du cinéaste et écrivain. Quel père, quel frère, quel époux, quel fils est-il ? Cet aspect de sa personnalité se révèle particulièrement au début du livre, dans sa correspondance avec la figure paternelle dont il s’est détaché très tôt. La vie de bohème, les amitiés, l’esprit de fête l’éloignent du père aux principes rigides. Néanmoins, leurs lettres témoignent d’une tendresse réciproque. Le clan est resté à Marseille. Marcel prend des nouvelles et se confie à son père qui, de loin, voit son fils comme un jeune homme oisif et dépensier. Ce qui, en réalité, n’est pas le cas. Pagnol travaille avec acharnement, à ses pièces, et il vit avec très peu d’argent. Si Joseph doute des choix de son fils, qui a interrompu sa carrière de professeur pour se consacrer à l’écriture de sa pièce Jazz, Pagnol, lui, est certain de sa gloire future. Jazz fera, en effet, salle comble. Ce que pourra constater son père. Pourtant, il se demande de quoi il vit, s’inquiétant du devenir matériel et moral de son enfant livré au monde parisien qu’il tient en basse estime. En 1927, Marcel le rassure ainsi : « Mon cher Papa, tu dois te demander ce que je deviens : je travaille, tout simplement, enfermé du matin au soir, et je suis très content des pièces que je viens de terminer. » Puis, « Si Topaze et Marius réussissent comme je l’espère, j’aurai de la galette à foison ». On verra plus tard dans l’ouvrage que ces lettres annoncent une vie de succès comme peu d’auteurs français en ont connu, notamment en Amérique où le public accueille les films de Pagnol avec enthousiasme. Les lettres de Simenon, installé dans le Connecticut, en témoignent. Mais restons encore avec le jeune Marcel et son père, car cette période est marquée par un drame relaté avec précision et dont il ne sera ensuite plus du tout question. Il s’agit de la mort de Paul, le frère dont Marcel prit grand soin. Il s’est impliqué dans la guérison de Paul, le confiant à un médecin belge réputé. Il adresse donc son frère au docteur Lauwers. Dans sa clinique « il vient des épileptiques de tous les points du monde ». L’ambition de Pagnol aura, là, un dénouement tragique. Dans un premier temps, tout va bien. Paul semble sorti guéri de cette opération, Marcel lui fait part de sa joie. Mais le frère décède peu après. Pagnol décrit à son père « ce qui s’est passé », une mort paisible dans un lit qui « ne marquait aucun désordre ». Ce souvenir de Paul l’habitera toute sa vie, ainsi que le sentiment de culpabilité. Une lettre révèle qu’il a convaincu son jeune frère de tenter l’opération. Il s’en justifie auprès de son père ce samedi de juillet 1932, sans date. Cet instant de la mort ouvre une béance. Mais il réprime son chagrin en le relativisant. « J’ai eu une grande peine quand je l’ai vu étendu sur son lit de mort. Mais j’ai eu bien plus de peine quand je le voyais chancelant, dans les rues d’Orange, la nuit, parlant au ciel, dans un pauvre costume trempé dans l’eau d’un canal… » Passé cet événement tragique, la vie de Pagnol reprend son rythme trépidant vers la gloire, le bonheur amoureux, la joie familiale. Et de nouveau la mort vient assombrir son existence, celle de sa fille à l’âge de trois ans. À Georges Simenon, avec lequel la correspondance porte autant sur la vie privée que professionnelle, il annonce le malheur en ces termes : « ma petite Estelle est morte d’une encéphalite, en trois jours. Nous sommes écrasés. Je n’ai plus de courage. » Mais chez Pagnol, l’énergie reprend vite le dessus. Ni les difficultés ni l’épreuve ne peuvent venir à bout de la vitalité qui le caractérise. Celle-ci se déploie dans sa vie intime comme dans ses entreprises. Dès l’âge de dix-huit ans il a fondé une revue avec Gaston Mouren et Jean Ballard. Dans les lettres qu’il échange avec ce dernier, on voit quel meneur d’hommes est Marcel Pagnol. La revue qui porte le nom de Fortunio affiche par son titre une volonté de conquérir le monde. Cette partie de la correspondance nous renseigne sur l’ascension rapide de Pagnol. À son arrivée à Paris, il affronte des « embarras pécuniaires », connaît le découragement, mais pour celui qui a « une volonté de fer, rien n’est impossible ». La revue doit être un marchepied vers la notoriété, « le moment pour Fortunio est exceptionnel. Nous pouvons nous faire une très grosse place ici » écrit-il à son camarade Jean Ballard. Leurs échanges témoignent de divergences et de la pugnacité de Pagnol pour qui tout se joue à Paris. Avec le temps, il se fera connaître par ses œuvres. Théâtre, cinéma, romans lui offrent des succès. Sa correspondance avec Simenon installé aux États-Unis en 1946, fait état de la célébrité de Pagnol dans ce pays. Dans leurs lettres, ils s’entretiennent surtout de leur inquiétude quant à la menace d’un conflit russo-américain. Ils s’organisent pour survivre à une catastrophe qui leur paraît inéluctable. Simenon invite son ami en Amérique et lui décrivant sa propriété il en vante l’avantage principal, qui n’est pas son confort, mais la possibilité « si les événements l’exigent » de vivre là de manière autarcique « avec vaches, cochons, sirop d’érable, etc. ». Le lieu est un refuge, loin de tout endroit stratégique. Pagnol annonce sa venue imminente, s’y prépare et renoncera. Il a trop à faire. Le travail et l’achat du plus bel hôtel particulier de Monte-Carlo. Malgré cela, il n’ignore pas la menace d’une guerre et considère l’Amérique et les opportunités du « Nouveau Monde », ses déserts où l’on peut toujours « déterrer des racines désaltérantes ». Passé cet épisode survivaliste, la correspondance prend une autre tournure, d’autres préoccupations surgissent. Les lettres du romancier Pierre Benoit avec Marcel Pagnol laissent deviner un jeu de petits services. Et l’on voit alors Pagnol faire bien des démarches pour entrer à l’Académie française avec l’aide de Benoit. Lui, en échange, souhaite obtenir un rôle pour l’actrice Andrée Spinelly. Il sollicite le cinéaste en vue de faire le bonheur de cette femme délaissée par le cinéma. Ces « petites affaires » aboutiront à l’élection de Marcel Pagnol à l’Académie française en 1947. Après quoi, il se concentrera de nouveau sur l’écriture et le cinéma.

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Marcel Pagnol.
« Je te souhaite beaucoup d’ennemis comme moi ».
Correspondances intimes et littéraires.
Édition établie par Nicolas Pagnol et Thierry Dehayes
Préface de Philippe Caubère
Éditions Robert Laffont, 16 novembre 2017
368 pages, 24 €.

Avec le soutien de la Fondation La Poste

 

Lire FloriLettres n°168 : Marcel Pagnol. Correspondances inédites – Le cinéma.
Entretien avec Nicolas Pagnol et Anne Desaert. (Par Nathalie Jungerman)

Marcel Pagnol.
« Je te souhaite beaucoup d’ennemis comme moi ».
Correspondances intimes et littéraires.
Édition établie par Nicolas Pagnol
et Thierry Dehayes
Préface de Philippe Caubère
Éditions Robert Laffont,
16 novembre 2017
368 pages, 24 €.

Avec le soutien de la Fondation La Poste