FloriLettres

Articles critiques

La vie mouvementée d’Henriette Campan

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition décembre 2017

Toute jeune, Henriette Campan entre au service des filles de Louis XV. À partir de là, sa vie se passe dans l’intimité de la cour, c’est-à-dire dans son versant féminin. L’ouvrage que lui consacre Geneviève Haroche-Bouzinac est très riche. La biographe épouse la trajectoire d’une femme à l’esprit bien fait dont le portrait moral se détache sur une fresque historique aux retournements considérables. Une multitude d’épisodes de la vie d’Henriette montre dans le détail le contexte social et matériel où elle évolue. La mise en perspective historique alterne avec des faits traités comme des actualités à la trace infime. Tout cela est raconté au présent, ce qui a pour effet de nous faire suivre Henriette Campan pas à pas, de nous faire éprouver la temporalité de l’incertain. Le livre s’ouvre sur une scène d’intérieur. Une petite fille assiste à des bouleversements politiques. Ceux-ci lui parviennent, ainsi qu’à nous lecteurs, par des dialogues et des actions. Et non par le biais d’un récit. Le parti pris du livre est celui-ci. Nous prenons part aux événements grâce aux focalisations de l’auteure. Les scènes sont croquées sur le vif. Nous appréhendons les faits avec une sorte d’innocence, comme l’enfant dont nous suivrons la marche jusqu’à la fin. L’essentiel de la vie d’Henriette Campan aura justement consisté à s’occuper d’enfants, de jeunes filles. Les circonstances ont favorisé sa vocation.

L’historienne Geneviève Haroche-Bouzinac fait usage d’archives brillamment intégrées à ce long texte qui accorde une place importante à la description du cadre pour mieux nous faire entrer dans la vie d’Henriette Campan. Les objets, les vêtements, la matière inscrivent les personnages dans la réalité de leur existence. Les visages nous apparaissent dans la singularité de leur expression. La peinture d’histoire, les scènes de genre, la nature morte se côtoient pour nous faire pénétrer dans les diverses époques traversées par Henriette Campan. Fille d’un interprète, elle doit à ce père une éducation solide. C’est une jeune fille savante. Elle dispose d’une chambre dotée d’ « un bureau de hêtre garni de cuir ». Le père a engagé une gouvernante anglaise et fait venir des maîtres de harpe, de guitare. Henriette joue de la harpe avec talent. Elle déclame les tragédies de Racine et de Corneille. Elle brille dans l’étude des lettres et des langues. Le père met en garde ses enfants contre les dangers de l’enrichissement. Il les encourage à la solidarité. Et surtout, il les incite à faire bon usage de leur raison et à cultiver leur talent. Henriette gardera à l’esprit cette sagesse paternelle. C’est probablement ce qui fera la cohérence de sa vie. Ce legs auquel elle fera honneur, Henriette le formule dans ses mémoires qui ont alimenté les études sur Marie-Antoinette, l’Ancien Régime et la période révolutionnaire où sa vie s’illustre discrètement. On l’appelle encore Miss Genet lorsqu’elle entre au service des filles de Louis XV, en tant que lectrice. Quelques années plus tard, dans l’église St-Louis de Versailles, somptueusement décorée, les orgues retentissent quand y entre Henriette au bras de son père. Elle épouse François Campan. Louis XV s’est éteint la veille. Tout change pour Henriette, dans sa vie privée et dans sa vie professionnelle. Elle entre au service de la nouvelle reine qui bientôt ne pourra plus se passer d’elle. Alors qu’à l’inverse, François Campan l’abandonne très peu de temps après leurs noces. Il part sur le champ dans la patrie des arts, en Italie. La jeune mariée se rapproche de ses beaux-parents. Ils lui prodiguent de précieux conseils pour servir la reine. Attention de tous les instants, discrétion, réserve, ne jamais recevoir de confidences, ne pas sortir de sa place et pratiquer l’art d’ignorer. Henriette accompagnera ainsi Marie-Antoinette jusqu’à la fin. À la formation intellectuelle et morale qu’elle doit à son père, Henriette ajoute le savoir-faire de ses beaux-parents. Elle met toute son énergie à réussir dans sa charge. Elle est appréciée. La famille royale s’entoure de serviteurs en qui elle a confiance. On verra le rôle d’Henriette Campan évoluer durant la période révolutionnaire. D’assistante, elle devient confidente de la reine en plein désarroi. Marie-Antoinette a toujours manqué d’assurance. Elle se sent plus à l’aise avec ses femmes de compagnie qu’avec ses égales par le rang. Elle ne cache pas sa fébrilité lorsqu’il lui faut soutenir une conversation avec l’épouse du tsarévitch Paul. C’est une épreuve insurmontable pour elle que de dialoguer avec cette femme savante, ce qui la conduit à s’absenter pour rejoindre Henriette à qui elle demande un verre d’eau. La vacuité caractérise les conversations à Trianon. Et Henriette apporte sa note aux témoignages nombreux sur l’inconsistance de la reine et de son cercle intime. Malgré son ennui, qu’elle dissimule, Henriette Campan se voue au confort de sa maîtresse dont elle gère les dépenses. Mais l’on peut dire que la fin violente de ce règne lui ouvrira la voie pour une vie à sa hauteur. Dès 1794, elle se donne à l’éducation des jeunes filles en fondant une école dont elle a mûri la méthode. Après avoir servi la cour, vécu la Révolution, elle entame une existence nouvelle et cette fois pleine de sens. Bien que le rôle d’Henriette Campan prenne une ampleur politique, nous la suivons toujours pas à pas. Le récit porte son attention sur le quotidien de l’Institutrice, un quotidien dominé dès lors par la réflexion et l’organisation. L’historienne Geneviève Haroche-Bouzinac parvient à nous faire oublier ce que l’on croit savoir, c’est-à-dire l’histoire dans ses grandes lignes, pour nous faire avancer sur des chemins de traverse. Henriette Campan a tiré toutes les leçons de la Révolution et de sa malheureuse vie conjugale. Son expérience l’amène à fonder une école, l’institut de St Germain-en-Laye. Un projet de vie utile l’anime : envisager l’éducation comme une préparation à gagner sa vie s’il le faut. L’institutrice dirige l’institut avec le souci d’une évolution possible dans la vie d’une femme. Elle a compris la nécessité de ne pas dépendre d’un époux. Elle a vécu aussi l’ambivalence d’une situation de servitude auprès de la reine. Après la Révolution, les élèves sont au fait de l’instabilité des choses humaines. La morale d’Henriette Campan fait immédiatement sens. Les effectifs de l’institut de St-Germain-en-Laye sont de plus en plus nombreux. La notoriété de l’institutrice s’accroit. On y accueille des petites et des jeunes filles de tout âge, de tout milieu, de tout niveau. Les sœurs de Bonaparte, Caroline et Pauline, y entrent vers dix-sept ans, sachant à peine lire et écrire. Elles garderont des liens très solides avec Mme Campan qui plus tard deviendra la surintendante de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur à Ecouen dont l’Empereur lui confiera la mise en œuvre. La période post-révolutionnaire se singularise par ses accès de misogynie et le projet d’Henriette Campan, qui vise à donner à la société des femmes d’esprit, devra s’amender pour suivre les directives de Napoléon. Obéir alors ne l’amène-t-elle pas à trahir ses principes ?

 

FloriLettres n°189, Guillaume Poix et Gaël Octavia

 

Geneviève Haroche-Bouzinac
La vie mouvementée d’Henriette Campan
Éditions Flammarion, 2017.