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La Princesse de Bakounine

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition octobre 2017

La passion est le maître mot de cette biographie. Deux tempéraments se croisent et s’unissent en un désir, la révolution. Plus que le détail de leurs échanges, c’est leur cadre qui prime dans cet ouvrage d’un attrait romanesque. La princesse Zoé, issue de la haute aristocratie russe, quitte son pays et son milieu dont les convenances l’étouffent. Son idéal politique n’a alors pas de visage. Elle le rencontrera sous les traits spectaculaires de Bakounine. Au fil des pages, nous entrons dans l’intimité de l’éminent révolutionnaire et de Zoé, princesse Obolenski. Par son ascendance et son mariage, elle représente l’ordre social honni par les anarchistes. Ils se lient pourtant. C’est cette histoire, aux accents tragiques, que raconte Lorenza Foschini.

L’auteure fait alterner les portraits des deux protagonistes. Bakounine, l’emblème du XIXème siècle libertaire. Et cette femme, un exemple d’émancipation. Leurs origines se ressemblent. Tous deux appartiennent à l’aristocratie russe. L’ambiance familiale où ils ont grandi est évoquée dans un cas comme dans l’autre avec une richesse descriptive donnant à l’ouvrage sa dynamique et son ampleur. Il s’y trouve peu de photographies mais une quantité d’évocations imagées. Celles-ci s’appuient sur les nombreuses archives consultées par Lorenza Foschini qui patiemment réussit à faire parler jusqu’aux pierres tombales. Elle sonde, par exemple, un regard dans une très ancienne photographie, remarque une broche en émeraude qui ferme le col d’un corsage dont elle détaille la confection. Visages, vêtements disent les sentiments, la condition sociale, l’état d’esprit. Avant le changement de vie de la princesse, son union nous est dépeinte. On voit cette rigidité, cette « vacuité pompeuse » du prince Obolenski dans sa veste ornée de galons, de médailles qui n’est pas sans rappeler celle des futurs dignitaires de l’Union soviétique. Tandis que de Zoé, sa jeune épouse, il nous est présenté le visage intelligent, « à l’expression légèrement courroucée », aux yeux noirs, grands, pleins de curiosité. Quant à Bakounine, sa mise déglinguée d’aristocrate révolutionnaire est, elle aussi, précisément rapportée, et surtout sa physionomie aussi hors norme que son esprit.
Un beau jour, Zoé rencontre enfin quelqu’un à sa mesure, et Bakounine, qui s’ennuie aux conversations insipides, se rapproche de cette Russe intense. Ils se rencontrent à Naples, nouvelle étape de l’épopée du révolutionnaire qui s’est échappé du bagne sibérien. Il y a été condamné en raison de son activisme politique dont les péripéties sont narrées jusqu’au moment de la pause italienne qui fait la matière de ce livre.
Zoé, elle, pour atteindre ce paradis, a prétexté la mauvaise santé de sa fille. Il lui fallait quitter la Russie et surtout le carcan aristocratique. Elle-même, fille de l’influent comte Soumarokov, a été éduquée dans le respect de valeurs qu’elle rejette, la foi, la patrie, le souverain. Très jeune, elle a fait un mariage de convenances. S’éloigner des règles hypocrites, tel est le véritable motif de son voyage en Italie qui sera le début de l’exil.
Le climat méditerranéen devait améliorer l’état de l’enfant. Elle part donc avec cette petite fille et les quatre autres enfants. Arrivée à Naples en 1866 avec sa suite princière, elle y passera deux années dans un cadre paradisiaque. On ignore comment elle a rencontré Bakounine. Très vite, ils deviendront, le temps de ce séjour, inséparables. C’est à Naples que Zoé découvre la misère du peuple et sympathise avec les idées politiques de Bakounine. « Depuis que j’ai conscience de moi, je suis révolutionnaire » a-t-il déclaré. Elle met son immense fortune au service de l’anarchie. Un cercle se forme autour de Bakounine et de la princesse qui finance la cause révolutionnaire. Ils vont et viennent entre Naples et Ischia. Leur vie se partage entre activités subversives et les plaisirs aristocratiques. Le théâtre et les croisières dans le golfe de Naples, notamment. Dans cette nature éblouissante, la princesse se rallie au combat de Bakounine qui vise la destruction de l’ancien ordre et l’avènement d’un monde nouveau. Durant cette période, il utilise pour la première fois le mot « anarchie » dans une lettre à ses compagnons. Sa pensée extrême se voit formulée dans la chaleur torride de ces îles italiennes amoureusement dépeintes par l’auteure napolitaine. La beauté du paysage avive l’âme exaltée de la princesse russe. Et son esprit est porté par les théories de Bakounine. La liberté absolument paritaire entre hommes et femmes est un des principes fondamentaux de son Catéchisme révolutionnaire. Zoé, l’émancipée, incarne probablement l’idéal de femme nouvelle dont il parle. A ses enfants, la princesse offre une éducation favorisant la liberté, l’instinct, l’imagination ; aux antipodes de ce qui est prôné par son rang. Cette philosophie, ainsi que son soutien aux activistes anarchistes, font de la princesse un objet de scandale. Et parce qu’elle inflige le déshonneur à sa noble et illustre famille, elle sera sommée de rentrer en Russie, de reprendre place au palais. Orgueilleuse et obstinée, elle s’opposera à la marche arrière, fut-ce au sacrifice de son train de vie luxueux et son attachement à ses enfants. Ceux-ci lui seront arrachés, ainsi que son patrimoine, sur ordre du tsar. Pas de retour en arrière, Zoé Obolenskaïa est née Soumarokov, autre illustre famille dont la devise est « en avant toute ». Vivre intensément, dangereusement, à l’aventure, c’est à ça qu’elle se voue à travers des choix politiques, portés par l’intellect et l’émotion.
Dès sa rencontre avec Bakounine, au printemps 1866, l’horizon s’est élargi. Désormais, elle évolue aussi bien parmi le peuple que chez les nobles, guidée par l’idéal de liberté prôné par Bakounine. Alors encore très fortunée, elle se plaît à dépenser son argent pour la cause révolutionnaire qui mettra fin à la classe dominante dont elle est issue, comme Bakounine.

Bien plus tard, la révolution à laquelle il a voué sa vie, se produira. Il ne la verra pas. Il aura cru à cet événement dont il s’entretenait sous les pins, dans la douceur italienne, avec la princesse dont la descendance, pour partie, périra sous les coups du peuple libéré de son oppresseur. Ce renversement de l’ordre du monde, elle l’a souhaité. Quant à Bakounine, il en a même été le prophète. En effet, il avait prédit que l’obsession révolutionnaire et la passion destructrice s’empareraient du pays des tsars. La révolution ne pouvait se produire qu’en Russie, disait-il, en raison de l’atmosphère imposée par l’autocratie qui favorisait les germes de « tempêtes ». L’occident, trop civilisé, avait, selon lui, perdu l’esprit révolutionnaire et l’élan insurrectionnel. Affaire d’intellect et de tempérament, de théorie et d’instinct, d’analyse et d’imagination, tels sont les composants de la relation de Bakounine et de la princesse. On ne sépare pas la vie et la politique, de même l’on fréquente aussi bien les ouvriers que les aristocrates. On parle à tous de la même manière, avec une érudition assumée, avec mégalomanie et simplicité. Le renversement trouve son point de départ dans les mœurs, Lorenza Foschini en a fait son parti pris d’écriture, dotant sa considérable enquête d’évocations sensibles. La forme de vie témoignant, chez ces héros d’un autre temps, de leurs engagements politiques.

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Lorenza Foschini
La princesse de Bakounine
Trad. de l’italien par Karine Degliame-O’Keeffe
Éditions La Table Ronde, Collection Quai Voltaire,
21 septembre 2017.

Lorenza Foschini
La princesse de Bakounine
Trad. de l’italien par Karine Degliame-O’Keeffe
Éditions La Table Ronde, Collection Quai Voltaire,
21 septembre 2017.