FloriLettres

Articles critiques

Histoire d’un sacrifice

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition février 2017

Alors que la plupart des hommes ne voient dans la guerre qu’une corvée maudite, une perte effroyable de vies et de temps, il en va autrement pour Robert Hertz. Mobilisé en août 1914, il embrasse la guerre comme un événement salutaire. Elle lui apparaît comme l’heure culminante de sa vie. Nicolas Mariot, historien et sociologue, à qui l’on doit ce livre poignant, analyse la correspondance des jeunes époux Hertz. Du départ de Robert pour le front jusqu’à sa mort, le 13 avril 1915. La triste nouvelle sera annoncée à Alice dans les jours suivants. Elle apprend sans surprise que son époux est mort au feu. Leurs lettres sont de précieux documents. On y voit le sergent sociologue, éminent scientifique, distingué par son professeur Durkheim, devenir un fou de guerre. Tout ce livre explique la trajectoire spirituelle de Robert Hertz qui fait le choix de l’absolu. Ses paroles et ses actes en témoignent. Si sa mémoire a été honorée dans les années qui ont suivi son décès, il est aujourd’hui nécessaire de revenir sur l’engagement de ce normalien. Ses lettres s’ajoutent aux lettres et aux récits des combattants issus de la rue d’Ulm. Mais cette correspondance questionne un itinéraire personnel. La passion politique, intellectuelle et patriotique de Robert Hertz se voit augmentée par les conditions. Plutôt que subir la guerre, il en fait usage. Il aurait pu bénéficier d’une affectation moins exposée, mais il se dirige vers le danger. Il est âgé de trente-trois ans en 1914. Il ne garde pas un souvenir enchanté de son service militaire, à Reims, alors comment se fait-il que sa mobilisation soit portée par un lyrisme dont il dédaignera jusqu’au bout les conséquences ? C’est ce que ce livre donne à lire et à éprouver.

En août 1914, le sergent Hertz est mobilisé dans une unité non combattante affectée à la défense fixe de Verdun. Il appartient au 44ème RIT qu’il quittera selon sa volonté, à l’automne. Néanmoins, cette situation initiale a l’avantage de rassurer son épouse Alice : « Ne t’inquiète pas – nous ne marchons qu’en 4ème ligne – et ne serons pas exposés. » À la fin du mois, il fait allusion à la compagnie dans laquelle il se trouve, « nos troupiers, de grands enfants de trente à quarante-six ans qui font bombance et s’en donnent à cœur joie ». Il va devoir vivre avec des hommes mûrs indifférents aux promesses d’épopée. Ce qui le démoralise. La différence sociale, en revanche, stimule le sociologue Hertz. Homme de l’écrit, il remarque l’importance de l’oralité sur le front. Le spécialiste des croyances populaires note l’omniprésence des rimeurs dans les tranchées. Il découvre aussi et surtout l’intelligence des manuels. Précédemment, dans un livre d’un intérêt majeur, Tous unis dans la tranchée* Nicolas Mariot a étudié la rencontre des intellectuels et du peuple pendant la Première Guerre mondiale. Il analyse ici le cas particulier de Robert Hertz. Celui-ci devra faire, tout au long de la guerre, avec son statut de bourgeois lettré parisien. Sa curiosité bienveillante pour les soldats va de pair avec un isolement parfois difficile. Réformateur socialiste, le sergent Hertz consacre beaucoup de lettres à raconter son intérêt et son émerveillement devant les talents manuels de ses hommes. Au fil des mois, il approfondit son observation des faits et gestes des soldats. Les descriptions se font de plus en plus précises. Il loue l’habileté des ruraux du régiment et leur connaissance de la nature. L’ethnographe regarde et analyse ceux qui l’entourent. Il ne manque pas de souligner la supériorité de ses subordonnés en considérant sa propre insuffisance. La débrouillardise des paysans le ravit. À présent, la distance sociale soutient une relation d’enquête alimentée par des observations minutieuses permises par la proximité physique de l’intellectuel et des manuels. Il s’emploie à décrire les manières par lesquelles ces derniers sont différents. Leur intelligence, indéniable, se porte sur la matière. Il s’agit d’une « intelligence descendue incorporée aux muscles ». Il ne s’ennuie pas, écrit-il à Alice, à les voir faire, il admire leurs gestes « et il me suffit d’essayer d’y mettre la main moi-même, au risque de les faire sourire, pour mesurer ce qu’il entre d’art, d’intelligente adaptation à la nature, d’exacte insertion de l’outil humain dans la matière – dans ce simple détail de remuer la terre. » Nicolas Mariot repère dans ces descriptions l’intérêt des durkheimiens pour les phénomènes sociaux d’incorporation. En effet, Hertz remarque l’habitude gestuelle qui parvient à former le corps, à l’adapter à la tâche voulue. Lors de son séjour à la caserne, sans guerre et sans joie alors, il a noté l’objectif des entraînements et la répétition des mouvements, mais pour les déplorer. Au front, il s’émerveille de ces corps certes pleins d’habitude mais dont les gestes expriment de la pensée. De cette communauté à « la main adroite et l’esprit toujours en éveil » il dit « voilà nos maîtres ». La contemplation de ce groupe d’individus si différents de lui le contente. Ils partagent le même sort. Ils vivent la même guerre, mais la sienne est augmentée par des sentiments que les autres n’éprouvent pas. Le sergent Hertz est, lui, épris de la guerre. Ou plutôt, disons qu’il s’y voue corps et âme. Dès sa mobilisation, en août 1914, les lettres qui lui sont adressées par sa famille encouragent l’exaltation guerrière. On est sous le charme de la magie collective. Les lectures ethnologiques de Robert Hertz lui ont fait percevoir la guerre comme une œuvre sacrée, un sacrifice, l’abolition des vies individuelles. Il fait référence aux Maoris qui renoncent au boire et au manger tant qu’ils sont sous les armes. Sur le terrain, Robert voit ses idéaux déçus. Dans la Meuse, la guerre lui semble triviale. Mais il se reprend. D’abord, ses réflexes d’ethnographe l’amènent à considérer les pratiques populaires locales. Son admiration scientifique pour les capacités des ruraux lui permet de tromper l’ennui. Son militantisme socialiste trouve matière dans la fréquentation quotidienne des hommes du peuple. Toutefois il ne cache pas la déception qu’ils lui offrent aussi. Car ils affichent une apathie guerrière. Tandis que Robert démontre une fougue combattante qui suscite la réprobation de ses semblables, si différents. Contrairement à eux, il ne maudit pas la guerre mais la bénit « comme une chose sublime ». Il la vit, écrit-il à Alice, « dans une sorte d’extase joyeuse ».

Le 44ème RIT, auquel il a d’abord été affecté, le désespère par le défaitisme de ceux qui le constituent. Contrairement à Robert Hertz, le doute procure aux autres une joie mauvaise qui s’exprime dans le sarcasme, les propos amers. C’est cette « atmosphère âcre du 44 » qui conduit le sociologue à changer de régiment. Le 44 incarne les traîne-savates, qu’en sera-t-il du 330 ? Il apprécie sa nouvelle affectation, qu’il trouve plus jeune et plus intéressante. Il exprime son enthousiasme le 23 octobre, mais Alice lui oppose sa vision. Exceptionnellement, elle en appelle au bon sens et regrette que son aimé n’ait pas été raisonnable. Le savoir dans une situation désormais bien plus dangereuse, aux avant-postes de la guerre, l’inquiète. Pourtant leur correspondance a dès le début nourri l’exaltation de son mari qui aspire à « cette région ardente où se consomme le plein sacrifice ». Elle apprendra sans surprise qu’il est mort héroïquement.

 

*Nicolas Mariot. Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple. Éditions du Seuil, coll. « L’Univers historique », 2013.

En lien avec Histoire d’un sacrifice, on pourra lire deux ouvrages chroniqués précédemment dans FloriLettres.

La correspondance de Paul Dupuy et Maurice Genevoix montre l’impact de la guerre sur la pensée des jeunes intellectuels mobilisés dès août 1914.
http://www.fondationlaposte.org/florilettre/articles-critiques/correspondances-maurice-genevoix-et-paul-dupuy-par-gaelle-obiegly/

D’autre part, tout comme Apollinaire, Robert Hertz, qui est juif, s’engage sous les drapeaux avec l’espoir d’y gagner une légitimité dans la société française.
http://www.fondationlaposte.org/florilettre/articles-critiques/apollinaire-lettres-calligrammes-et-manuscrits/

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Nicolas Mariot
Histoire d’un sacrifice
Robert, Alice et la guerre
Éditions du Seuil,
coll. L’Univers historique.
448 pages, février 2017.
Publié avec le soutien de
la Fondation La Poste