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Gustave Flaubert – Lettres à sa sœur, 1839-1846

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition avril 2017

Ce volume rassemble les lettres échangées par une sœur et un frère au moment où celui-ci quitte la maison familiale. Loin de la Normandie, il donne des nouvelles. Gustave n’est pas encore l’écrivain Flaubert, il n’est d’ailleurs jamais question d’écriture dans ces lettres-ci. Il est pourtant désigné dès la couverture du livre comme l’auteur de cette correspondance. Elle s’étale sur sept années pendant lesquelles le jeune homme voyage dans le sud de la France puis étudie à Paris. La sœur, Caroline, surnommée « Raton » ou « Carolo », vit avec leurs parents. Elle poste ses lettres de Rouen ou de Trouville. Gustave se plaint tantôt de la lenteur de l’acheminement. Alors que déjà le train relie Rouen et Paris et permet de passer d’une ville à l’autre à une vitesse qui aujourd’hui nous paraît relative. Si l’écriture n’est pas évoquée dans ces lettres, le mot de littérature y figure bien mais pour disqualifier ce à quoi le jeune Flaubert est contraint, à savoir l’étude du droit. Le 9 juillet 1842, il décrit ses journées à sa sœur. Le ton est ironique pour commenter l’emploi du temps parisien. Le matin, il est à l’école de droit, l’après-midi il potasse en vue de l’examen. Tout ce qui l’occupe lui est « toujours fièrement obscur ». Mais il travaille jusqu’au soir et se couche, dit-il, avec la satisfaction bestiale du bœuf qui a bien labouré, du crétin qui a les doigts fatigués d’écrire et la tête alourdie de tout ce qu’il a voulu y faire entrer. Chacune des lettres de Gustave Flaubert relate des faits de la vie du jeune homme mais surtout elle donne à voir un caractère. Ce qui est la marque prémonitoire de l’artiste. Le genre farceur de Flaubert s’affirme et son tempérament gai porté sur la plaisanterie s’affiche non plus seulement en famille mais partout où il est reçu. Il ne fait pas de doute qu’il se montre dans le monde comme il est parmi les siens : sans aucun masque, insolent, amateur de pointes et calembours. Il fait part à sa sœur de blagues sélectionnées dans Charivari, quotidien satirique. Il lit aussi La revue des deux mondes où Mérimée a fait paraître en feuilleton Colomba au mois de juillet 1840. Il fait référence à cette héroïne quand il se trouve en Corse, au mois d’octobre. Cette allusion témoigne d’un intérêt pour les œuvres fraîchement publiées. A l’automne 1840, il écrit d’Ajaccio à sa sœur qui lui a demandé de « grandes épîtres ». Gustave est enchanté par la Corse, la limpidité maritime, la flore, le paysage. La baie d’Ajaccio, il ne peut rien imaginer de plus beau. Il aime aussi les mœurs corses, la population, son hospitalité qui s’y pratique de la manière la plus cordiale et gracieuse. Ce qu’il apprécie c’est l’accueil : « on mange et on couche dans la première maison venue dont on vous ouvre la porte à quelque heure de jour et de nuit. On ne paye jamais, et la coutume est seulement d’embrasser ses hôtes qui vous demandent votre nom en partant ». Avant de monter à Paris pour y faire son droit, Flaubert voyage dans le sud. Il va de ville en ville. Avant de découvrir la Corse, il a vu Toulouse et Marseille, des paysages, éprouvé le climat méditerranéen. Il a navigué sur le canal du Midi. Il s’est trouvé dans les ruines des arènes, a contemplé les monuments romains. Il parle de son dénuement en matière de vêtements. Un gros pantalon d’hiver sous un ciel cuisant. Il évoque les désagréments de voyage, ses malles qui tardent à lui parvenir. Et de cet inconvénient établit un parallèle avec la situation de sa sœur dont le trajet de retour de Nogent n’a pas été agréable. A aucun moment, il ne discourt. Au contraire, ses lettres s’appuie la plupart du temps sur ce que lui relate sa sœur dont il se soucie sans cesse. Il signe « ton frère qui t’aime ». Lorsqu’il lui écrit de Marseille, il commence par se réjouir de la santé de la jeune fille à laquelle l’unissent des liens de tendresse entretenus. Caroline Flaubert est la confidente de ce grand frère. Il la perdra très tôt. Elle meurt en 1846. Inséparables depuis l’enfance, il craint qu’elle ne souffre de son absence. Il se dit rassuré de la savoir en bonne santé, avec bon appétit, alors qu’il est loin d’elle. Il séjourne alors à Marseille. La vie du corps occupe une place importante dans leurs échanges. Flaubert s’étendra sur ses douleurs dentaires dont l’intensité l’empêche de manger. Le frère et la sœur semblent avoir en partage les plaisirs de la nourriture. Elle lui annonce des mets sucrés pour son prochain retour en Normandie. Il s’est nourri de fruits durant ses trajets méditerranéens et ses phrases restituent la satisfaction qu’il en a tirée. Souvent, les correspondances familiales appellent l’évocation du corps, ses plaisirs et ses souffrances. C’est le signe d’une intimité malvenue avec d’autres destinataires. Mais Flaubert ne s’encombre pas de convenances. Il avoue à sa sœur se plaire à révolter les gens avec ses dits et ses gestes, tout en ne l’encourageant pas à adopter ce comportement qui vient chez lui d’une insolence irrépressible. Plus il indigne les bourgeois plus il est content, confesse-t-il à celle qui est sa complice en tout. Elle est curieuse de sa vie parisienne. Il lui en donne des détails surtout pour l’amuser. S’il pratique la natation, il en retire des observations sur l’école de natation fréquentée par des crétins. « Une eau sale, des moutards ridicules ou des vieillards stupides qui y clapotent. Il n’y en avait pas un qui fût digne seulement de me regarder nager ». Il regrette la mer. Caroline lui répond de Trouville. Elle lui livre les agissements de la société qui se retrouve à la plage et qu’elle commente avec la même vivacité que son frère. La plupart des lettres écrites par la jeune fille évoquent des faits survenus dans leur entourage, des nouvelles du foyer, de la Normandie. De son côté, Flaubert mentionne quelques amis et surtout ses conditions de vie et ce qui l’occupe péniblement. C’est alors un étudiant qui travaille sans plaisir, obtempérant plus qu’opérant dans l’enthousiasme de l’apprentissage. Peu lui importe son succès à l’examen, pourvu qu’il en soit débarrassé. A cause de ses devoirs, il lui arrive de passer une journée entière sans avoir gueulé tout seul dans sa chambre, regrette-t-il. Alors que normalement, c’est ainsi qu’il se divertit. Dans ces conditions, il est toujours crispé et « prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied au cul à propos de rien au premier homme qui passe. » La vie à Paris est pour lui un mouroir mais peut-être aiguise-t-elle aussi l’esprit d’insoumission du jeune homme ainsi qu’une aversion pour les pédants. Sa sœur le distrait en lui donnant des nouvelles du petit monde de Rouen et les péripéties familiales. Le frère et la sœur ont l’humour en partage, celui de la jeune femme est tout en malice. Tandis que Flaubert est rosse. Souvent Gustave réclame de longues lettres. Elle s’excuse de ne pas pouvoir lui en faire d’aussi longues que désirées car elle manque de sujets, d’anecdotes, d’événements. Il n’y a pas grand-chose à raconter. Alors, les faits s’énoncent rapidement sans qu’il soit jugé nécessaire de s’y appesantir. A son tour, elle veut prendre part à la vie parisienne et questionne son frère notamment sur Victor Hugo qu’il a eu l’occasion de rencontrer. Il ne sait pas ce qu’il pourrait en dire d’intéressant, « un homme qui a l’air comme un autre ».

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Gustave Flaubert
Comme je m’ennuie de toi, mon pauvre rat !
(Lettres à sa sœur, 1839-1846)
Éditions La Part commune, 4 mars 2017
Ouvrage publié avec le soutien de
La Fondation La Poste

FloriLettres n°183, Rudyard Kipling. Lettres à ses enfants.

Gustave Flaubert
Comme je m’ennuie de toi,
mon pauvre rat
 !
(Lettres à sa sœur, 1839-1846)
Éditions La Part commune, 4 mars 2017
Ouvrage publié avec le soutien de
La Fondation La Poste