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Articles critiques

Épistolaire n° 43, Éros dans la lettre

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition janvier 2018

Comme le dit Annie Ernaux, dans l’entretien qui fait le cœur de la revue Épistolaire, « une lettre a toujours cette valeur unique de vie ». Cela se vérifie particulièrement dans la succession d’articles érudits qui constituent le dossier principal de ce numéro. Il a pour titre Eros dans la lettre. Celles-ci sont commentées par des chercheurs mais aussi des collectionneurs de ce genre d’objets singuliers. Les lettres érotiques ne sont apparues que récemment dans le corpus des correspondances d’écrivains. Par exemple, la publication de celle de James Joyce, en raison des lettres pornographiques adressées à sa femme Nora Barnacle, continue de poser problème, moins à ses admirateurs, comme ce fut le cas pourtant, qu’à son unique ayant-droit Stephen James Joyce. L’article est consacré aux « dirty letters » revient sur la généalogie de cette correspondance érotique entre Joyce et Nora Barnacle et sur la controverse de leur publication. Dans une partie de la revue qui se démarque du dossier Eros dans la lettre, on lit, toujours dans l’entretien précédemment cité, cette phrase d’Annie Ernaux : Lire une lettre qui ne vous est pas destinée, c’est franchir un interdit, une atteinte grave à la personne. Se l’autoriser c’est une forme de viol.

Que penser, alors, de la diffusion et de la publication des lettres intimes, érotiques que se sont échangées Joyce et sa femme ? La question pourrait se poser aussi pour toute correspondance de cette nature. A propos de Juliette Drouet et Victor Hugo, notamment. Mais les lettres de Juliette sont rédigées, pour la plupart, avec un vocabulaire codé. Pour échapper à toute accusation d’impudeur, et en prévision de leur éventuelle exposition – étant donné la notoriété de son amant. Juliette Drouet n’est pas pudibonde. Alors qu’est-ce, sinon, les regards indiscrets qui motive son langage chiffré à l’endroit de l’acte sexuel ? Les lettres de Joyce, elles, qualifiées en anglais de Dirty letters tiennent précisément leur épithète des dirty words interdits dans toutes les publications américaines avant un arrêt de la Cour Suprême de 1963. Il s’agit d’un très petit nombre de lettres, une dizaine. Ce corpus érotique représente en fait dix lettres sur les trente-six lettres que se sont échangés Joyce et sa femme pour la seule année 1909. Et dans la très vaste correspondance de l’écrivain, il n’y a que ces dix lettres qui peuvent être qualifiées de vraiment érotiques. Les instances médiatiques ont focalisé leur attention sur ce mois chaud – décembre, en plein hiver dublinois. Pour les chercheurs, ce moment pose plusieurs problèmes. Où sont les lettres de Nora ? Pourquoi manque-t-il des lettres du côté de Joyce ? Qui les détient ? Ont-elles été détruites ? par qui ? Où en est-on des querelles et censures des héritiers ?

Le vocabulaire de ces lettres mélange argot du sexe, Dieu et argent et, comme on l’a dit, c’est de cela qu’elles tiennent leur parfum de scandale. Mais leur construction originale signale l’artiste. La tonalité formelle inédite de ces courriers l’atteste. Selon Philippe di Folco qui signe cette étude : ici « on sent l’épistolier en pleine confiance pénétrer dans un devenir-écrivain de plain-pied ». S’agit-il pour Joyce, comme pour Huysmans, de trouver par le biais de la correspondance privée un exutoire verbal ? Huysmans entretient avec le poète belge Théo Hannon une relation épistolaire où l’érotisme se lit à la littérature. Dans ses lettres Huysmans ne se contente pas de s’ouvrir de ses pratiques sexuelles mais il les aborde avec une inventivité métaphorique. Ceci prouve la liaison assumée chez lui entre l’écriture littéraire et l’activité sexuelle. Contrairement à Joyce, les lettres érotiques de Huysmans ne sont pas des lettres d’amour et ne s’adressent à aucune femme. C’est à des amis qu’il écrit. Ses courriers foisonnent de récits, confidences et conseils techniques d’ordre sexuel qui, en leur temps, aurait choqué les lecteurs ordinaires. Aujourd’hui, il est vrai, nous sommes blasés. Concernant la publication des Dirty letters de Joyce, il aura fallu attendre 1975. Et ni cette date ni l’éditeur de cette correspondance ne sont anodins. Viking Press, avec beaucoup de difficultés, a publié depuis 1933 D.H Lawrence, Durrell, Burroughs ou Kerouac. En 1975, les interdits qui pesaient sur le monde littéraire anglo-saxon se sont assouplis. Le contexte juridico-éditorial se libéralise. Les films pornographiques sont désormais projetés librement. Le marquis de Sade, Henry Miller ont droit à des éditions complètes. C’est une autre époque que celle de Huysmans dont la crudité verbale dans ses lettres vise le bégueulisme bourgeois vis-à-vis duquel il a, sa vie durant, multiplié les provocations. Mais Huysmans n’écrit pas seulement de lettres érotiques par esprit de provocation. L’impudeur est aussi peut-être une façon de prolonger des conversations masculines au sortir du bordel. On peut voir également dans ces coucheries de papier s’exercer la fascination pour le corps qui parcourt son œuvre.

Ce que révèle les lettres érotiques de Huysmans concerne son tempérament sexuel et son attitude résolument contraire à celle du machiste. Aucune gloriole de séducteur, il ne montre aucun esprit de conquête mais se fait la proie des femmes, se laisse séduire et, le plus souvent, résiste à la tentation. De même, il semblerait que Joyce n’ait pas été l’initiateur de sa relation érotico-mystique avec Nora Barnacle. C’est cette dernière qui aurait glissé sa main dans le pantalon de Joyce le 16 juin 1904 ! En atteste une lettre qu’il adresse à sa « pute aux yeux étranges » où il revient sur cet événement dont on connaît aujourd’hui la portée littéraire. Et touristique, puisque le 16 juin est devenu un jour de fête à Dublin. Huysmans, lui, s’en remet à la compétence des vraies prostituées. Ce que n’était pas Nora Barnacle. Joyce l’a certes rencontrée dans la rue mais elle était alors femme de chambre au Finn’s hostel à Dublin. Huysmans, plutôt que draguer, fréquente les maisons closes. Il refuse la posture avantageuse des mâles conquérants et raconte volontiers dans ses lettres ses moments d’impuissance, ses ratages sexuels autant que ses succès. Son exhibitionnisme verbal, à l’œuvre dans sa correspondance, pallie son absence de combativité amoureuse. Du reste, si l’on s’en tenait au dossier érotique de la revue Epistolaire, les femmes apparaîtraient autant objets de désir que harceleuses. Juliette Drouet, des années durant, presse Victor Hugo de lui faire l’amour et la plupart de ses lettres l’invitent à cela ou lui reprochent de s’y dérober. Ils sont devenus amants quelques semaines après leur rencontre, dans la nuit du 16 au 17 février 1833. A compter de cette date, Juliette Drouet va tenir dans des billets et de longues lettres la chronique tantôt pudique tantôt crue de leur sexualité. Celle-ci s’est rapidement éteinte. Et Juliette, on le voit dans sa correspondance, ne cesse de réclamer des étreintes. A l’inverse, Victor Hugo impose à sa maîtresse une continence pour éprouver sa vertu. Cette décision, dont Juliette souffre à longueur de lettres, a pour but de sauver la femme perdue grâce à l’amour pur et purificateur. Hugo ne s’est pas détourné de l’idéal romantique, bien qu’il multiplie les conquêtes. Mais en parallèle, il n’offre que frustration à Drouet qui « a faim ». S’agit-il d’un stratagème ? De fait, de toutes ses maîtresses, elle fut la seule qu’il ne quitta jamais. Sans doute parce qu’il lui sut gré de se conformer à son fantasme d’amour pur.

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ÉPISTOLAIRE, N° 43, 2017
Éros dans la lettre
Eric Walbecq, Introduction – Bénédicte Obitz, « Le je(u) amoureux dans les lettres érotiques de Beaumarchais » – Gwenaëlle Sifferlen, « Extraits érotiques de la correspondance de Juliette Drouet à Victor Hugo » – Yvan Leclerc, « Flaubert : obscénités épistolaires d’un jeune homme » – Marlo Johnston, « Les lettres érotiques de Guy de Maupassant » – Jean-Marie Seillan, « Huysmans correspondancier érotique.
Le corps et les mots » – Jean Paul Goujon, « Un correspondant masqué : Pierre Louÿs » – Bruno Fuligni, « Monsieur le commissaire…, Lettres à la police sur les affaires de moeurs » – Eric Walbecq, « Willy, Curnonsky, Louÿs et leurs belles amies » – Alexandre Dupouy, « L’Enchanteur pornographe » – Philippe Di Folco, « Dirty Letters — Petite histoire de la correspondance érotique entre James Joyce et Nora Barnacle ».
Perspectives : Entretien avec Annie Ernaux, « Autour des lettres ». Propos recueillis par Karin Schwerdtner – Philippe De Vita, « Georges Méliès épistolier. Projection et bricolage d’une résurrection ». Chroniques : Benoît Mélançon, « Curiosités » – André-Alain Morello, « Etat présent des études sur la correspondance de Marguerite Yourcenar » – Marianne Charrier-Vozel, Vie de l’Epistolaire. – Agnès Cousson dir, Bibliographie.
Recherche : Comptes rendus – Résumés des articles – Abstracts.

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ÉPISTOLAIRE,
REVUE DE L’A.I.R.E. N° 43, 2017
Éros dans la lettre