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Articles critiques

Dans les archives secrètes du Quai d’Orsay II

PAR CORINNE AMAR
édition octobre 2017

En 2015, sous la direction d’Emmanuel de Waresquiel, et avec la collaboration d’une cinquantaine d’historiens, paraissait aux éditions L’Iconoclaste Dans les archives secrètes du Quai d’Orsay (une version revue et augmentée de l’album illustré Mémoires du monde, cinq siècles d’histoires inédites et secrètes au Quai d’Orsay sorti en 2001), qui nous dévoilait plus de deux cents documents – manuscrits, télégrammes, rapports de missions, album de photos, dessins, cartes, traités – extraits du fonds d’archives du Ministères des affaires étrangères, parcourant cinq siècles d’histoire, de Christophe Colomb à la chute du mur de Berlin… Le fonds du Quai d’Orsay ouvre, aujourd’hui, à nouveau ses archives sur notre histoire la plus récente, de 1945 à 2001, qui va de la Libération aux attentats contre les tours du World Trade Center. Cet ouvrage, publié aux mêmes éditions, paraît sous la direction de Maurice Vaïsse, historien des relations internationales, et de Hervé Magro, historien, diplômé de l’Institut national des langues et civilisations orientales (turc) et directeur des Archives diplomatiques. Là aussi, la masse d’archives impressionne ; télégrammes, photographies, cartes, résumés de séances ministérielles, transcriptions d’entretiens secrets, notes, journaux de bord de diplomates qui font part de l’événement au loin, précis, éclairants… ; autant de traces pour déchiffrer le monde, autant de témoignages qui mettent à jour ces changements qui ont ébranlé les relations internationales de cette époque, et dont l’existence néanmoins, n’empêche pas le travail critique ou d’interprétation… Évoquons quelques dates. À commencer par le premier des événements, en 1945 ; la date de fin de la Seconde Guerre mondiale, officiellement en Europe, le 8 mai 1945, à 23h01 (heure allemande), peu après la capitulation sans conditions de l’Allemagne nazie, signée la veille, à Reims. Le 30 avril, à Berlin, enfermé dans son bunker, Hitler s’est suicidé, et avec son suicide, c’est la fin de l’espoir allemand. C’est à Von Krosigk, ministre principal de l’amiral Dönitz (désigné par Hitler comme président d’un « gouvernement intérimaire du Reich », Goebbels s’étant suicidé au moment même de sa désignation en tant que chancelier) qu’il incombe d’annoncer à son peuple la fin. « (…) La poursuite de la guerre ne serait qu’un gaspillage insensé de sang et conduirait à une inutile désintégration.  Le gouvernement qui a le sens de ses responsabilités quant à l’avenir de sa nation a été forcé à la suite de toutes les forces physiques et matérielles de l’Allemagne de demander à l’ennemi la cessation des hostilités. » Ainsi commence sa note d’information écrite le 7 mai 1945, signant l’acte de capitulation militaire. Le 6 août 1945, la première bombe atomique est lancée sur Hiroshima, par l’armée américaine, le 9 août, sur Nagasaki. Le président américain, Harry Truman a pris la décision d’autoriser les bombardements atomiques contre le Japon. Ce dernier signera, avec sa capitulation le 2 septembre 1945, la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie. Le diplomate Francis Lacoste envoyé sur place avec une délégation française six mois après la première explosion sur Hiroshima, pour rencontrer les survivants et les experts scientifiques, fera un rapport de cette visite, de ces rencontres. Retour en arrière. Le 6 août 1945, à  8h15 du matin, une bombe atomique de 15 kilotonnes larguée par un avion bombardier américain, explosait à 600 mètres au-dessus d’Hiroshima, chef-lieu de préfecture et la septième ville la plus peuplée du Japon, « nœud de communication essentiel pour l’effort de guerre japonais ». À cette même seconde, l’explosion créait une immense boule de feu, à l’intérieur de laquelle s’élevait une température de plus d’un million de degrés Celsius, et l’onde de choc était telle qu’elle pulvérisa cette ville de 300 000 habitants. Matière combustible consumée, corps calcinés, objets fondus sous l’effet de la chaleur ; quatre-vingt-dix pour cent des bâtiments de la ville furent détruits dans un rayon de trois kilomètres autour de l’épicentre, plus de cent-trente mille habitants furent tués. Aujourd’hui, on évalue ce nombre à deux-cent mille, au regard des blessés décédés peu après de leurs blessures… Et le pire, avec les conséquences des radiations, restait à venir. Les Américains, selon le rapport de Francis Lacoste, ne donneront pas d’explications sur les motifs qui les auront conduits à prendre cette ville pour cible. La reconstruction de la ville sera longue, difficile, il faudra composer avec des abris de fortune fabriqués avec des matériaux non calcinés, pallier au manque de nourriture, rouvrir les lignes de chemins de fer… « Pourtant, la vie commence, très lentement à reprendre à Hiroshima. (…) Le soir, les travailleurs, hommes et femmes reprennent le tramway électrique qui les ramène vers les banlieues où ils s’étaient réfugiés, et où ils attendent le moment de se réinstaller, à leur ancienne place, sous un nouveau toit. Mais il faudra attendre longtemps pour que soit complètement cicatrisée cette terrible blessure, la plus soudaine et l’une des plus graves qui ont frappé le Japon, et qui a atteint, moralement, de manière bien plus profonde encore, toute la communauté des nations. » Dix-huit années seront nécessaires à la ville pour dépasser son niveau de vie d’avant-guerre. En 1948, l’Europe, sortie dévastée de la guerre, est divisée, les états sont confrontés au défi de la reconstruction mais aussi de la division entre Ouest et Est, et le continent européen apparaît bien vite comme un enjeu de la Guerre froide naissante, alors que des crises crispent les positions (Coup de Prague, le 25 février ; blocus de Berlin le 24 juin). On a une Europe coupée en deux. En 1949, le 24 janvier, la France reconnaît officiellement l’État d’Israël, après des mois de négociations. Le 14 mai 1948, c’est la fin du mandat britannique sur la Palestine, et la proclamation de l’indépendance de l’État d’Israël par le président de l’Agence juive, David Ben Gourion, et en dépit de la décision américaine, Paris ne reconnait pas Israël. La France, figure humaniste et résistante, était aussi « une puissance méditerranéenne, forte de 25 millions de musulmans, et la fille aînée de l’église, en Terre sainte, traditionnelle, protectrice des chrétiens. ». En 1956, les chars soviétiques entrent dans Budapest, brisant l’espoir des Hongrois descendus dans la rue et voulant croire à la liberté ; en 1958, à Moscou, l’auteur du roman Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (1890-1960), obtient le prix Nobel de littérature, mais Moscou s’insurge, dénonçant une nouvelle provocation de l’Occident, qualifiant le roman de calomnie antisoviétique, excluant le romancier de l’union des écrivains soviétiques ; en 1961, c’est la construction du mur de Berlin ; en 1975, les khmers rouges entrent dans Phnom Penh, capitale du Cambodge, et c’est le début d’une dictature qui va mener à la folie meurtrière et provoquer la mort du quart de la population du pays ; début janvier 1979, le destin de l’Iran bascule, avec la chute du Chah Mohamed Reza Pahlavi ; en 2001, à New York, le 11 septembre, au matin, entre 8h46 et 10h03, les États-Unis sont frappés en plein cœur, faisant basculer le monde… Et c’est dans le chaos de ces événements, de dizaines d’autres encore, majeurs, que des diplomates, ici et là, font entendre leur voix.

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Dans les archives secrètes du Quai d’Orsay,
L’engagement de la France dans le monde,
8 mai 1945 – 11 septembre 2001

Sous la direction scientifique de Maurice Vaïsse et Hervé Magro
L’Iconoclaste, 400 pages, 39 €.
Avec le soutien de la Fondation La Poste

http://www.fondationlaposte.org/projet/dans-les-archives-secretes-du-quai-dorsay-8-mai-1945-11-septembre-2001/

 

Dans les archives secrètes
du Quai d’Orsay,
L’engagement de la France dans le monde,
8 mai 1945 – 11 septembre 2001

Sous la direction scientifique de
Maurice Vaïsse et Hervé Magro
L’Iconoclaste, 400 pages, 39 €.
Avec le soutien de la Fondation La Poste