FloriLettres

Articles critiques

Correspondance de Romain Rolland et Stefan Zweig. Tome III

PAR GAËLLE OBIÉGLY.
Édition n°177. octobre 2016

Stefan Zweig voit juste. Il est donc naturel que Romain Rolland lui demande de l’instruire, de lui faire part de ses expériences, de ses « intuitions ». Ce sont des amis de longue date. Depuis 1910, ils s’entretiennent principalement de la Grande Guerre, de l’Europe, de politique. Ils ont connu des désaccords. Désormais, Romain Rolland semble s’en remettre à l’écrivain autrichien, plus jeune, plus lucide, plus enthousiaste, plus pessimiste aussi. Pour autant, Zweig n’a pas d’ascendant sur Rolland. On le sent, au contraire, à la lecture des lettres, plein de déférence vis-à-vis de son aîné auquel il s’adresse comme à une sorte de maître. Le troisième et dernier volume de leur correspondance débute en 1928. Ils sont alors préoccupés par la tournure que prend la Révolution en Russie. Le bolchevisme et ses avant-gardes sont en passe de virer au stalinisme. Il semble que ce que pressent le Français soit vérifié par l’Autrichien qui, lui, se rend en Russie. L’occasion de ce voyage tient à un hommage qui est rendu à Tolstoï. Pour des raisons de santé, Romain Rolland n’a pas pu assister à ces cérémonies qui se sont déroulées à Iasnaia Poliana, domaine de l’écrivain russe. Mais d’autres motifs ont fait renoncer Romain Rolland. Il pense que les hommes qui l’ont célébré, Tolstoï les « eût abominés ». Cependant la position du Français vis-à-vis des dignitaires russes n’est pas défavorable. On l’entend à demi-mots lorsqu’il écrit : quoi que je pense, moi, de ces hommes, je sais ce qu’il en pensait lui. Il se dissocie du mépris et de l’indignation qu’il prête à Tolstoï à l’endroit de quelque rhétoricien en poste. Romain Rolland, de toute façon, ne s’avoue pas déçu par les développements de la Révolution russe. Les échanges qu’il a avec Panaït Istrati sont en cela édifiant. C’est une particularité de cette correspondance entre Zweig et Rolland que d’en inclure une autre, relatée, celle de Rolland avec l’écrivain roumain. Fameux compagnon de route des Bolcheviques, Istrati pourfend la tournure autoritaire qui survient en Russie dès le début des années 1930. Romain Rolland fait part à Zweig des « franches explications » qu’il a avec Istrati. Il considère ce dernier comme dépourvu de vision objective et de jugement équilibré quant au régime soviétique. Istrati vient alors de faire paraître un texte virulent dans la NRF. Mais cela ne fait rien, c’est une tribune sans portée aux yeux de Romain Rolland. Panaït Istrati n’aura, selon lui, convaincu que « la classe qui d’avance n’a aucune sympathie pour l’URSS ». Quelque temps plus tard, Istrati publiera son pamphlet contre l’URSS, vers l’autre flamme, où il dénonce l’arbitraire du régime. Contrairement à Rolland, il a séjourné en Russie, assez longuement pour s’en faire une idée. Avec le recul, ce qu’il en dit a plus de poids que le soutien théorique de l’écrivain français. Zweig aussi a fait un séjour en Russie. Il reste même en contact avec des intellectuels, des poètes vivant dans ce pays. Au fil des lettres, la vision qu’il en a est moins enchantée, sans pour autant être critique. Pour lui, « rien ne peut se comparer à l’intérêt que suscite la Russie contemporaine à l’heure actuelle ». Il écrit ceci en 1928, période qui transite vers le stalinisme. Au fond, cet intérêt que Zweig témoigne à la Russie se porte essentiellement sur son peuple. L’observation de la patience russe lui aura permis de comprendre la situation dans son ensemble. Il aura aussi constaté que l’appareil reste le même qu’au temps du tsarisme et c’est même encore pire. Pire car, à l’époque des tsars, une personne persécutée disposait d’un soutien secret dans un quelconque bureau, c’est Zweig qui fait ces remarques, tout fugitif, dit-il, pouvait se réfugier quelque part car « inconsciemment, les sympathies allaient à la Révolution ». Mais quand les révolutionnaires eux-mêmes sont les oppresseurs, les hommes subissent une perte totale. Celle de leurs effets personnels laissent les Russes indifférents, et c’est, selon Stefan Zweig, cette « souveraine indifférence des hommes quant aux choses matérielles qui donne son énergie morale au peuple tout entier ». Toutes ces impressions, analyses, dont Zweig fait part à Rolland dans les lettres qu’il lui adresse au retour de Russie marquent tragiquement cette correspondance. Car, de bout en bout, il y sera question surtout du totalitarisme qui gagne l’Europe. Russie, Italie, Allemagne mènent la danse, une danse macabre.

Mais il ne leur viendrait pas à l’esprit, ni à l’un ni à l’autre, d’établir une équivalence entre communisme, fascisme et nazisme. Ils entendent, aussi bien Zweig que Rolland, combattre les mensonges qui circulent au sujet de la Russie. Ils ne veulent pas pour autant excuser les brutalités commises par le fanatisme politique. Tandis que Barbusse, leur contemporain, dresse de la Russie un portrait idéal. La comparaison de ce pays, de ce peuple avec ce qui se passe en Europe sera l’occasion d’un bilan moral de celle-ci. Paris alors – et déjà – étouffe sous un luxe énorme la vie et la pauvreté secrète de milliers. C’est Zweig qui voit cela. Des deux épistoliers, c’est celui qui se déplace le plus. Rolland rédige la plupart de ses lettres de Villeneuve, en Suisse. L’Autrichien est tantôt dans sa patrie, tantôt en Russie, ou encore à Paris, à Londres, à Bath, d’abord en voyage puis en exil. À l’approche du festival de Salzbourg, c’est-à-dire en été, il cherche à fuir sa ville dont les rassemblements de « cabotins théâtreux » ne lui inspirent que du dégoût. Les mœurs européennes, plus généralement, sont évoquées avec une sorte de répugnance. Stefan Zweig tient ces propos : dans tous les pays et apparemment dans toutes les classes, nous n’observons plus rien d’autre que désir d’enrichissement et de plaisir. Le peuple a épuisé sa souffrance au cours de la Grande Guerre. Dans les années 1930, il fait passer ses idéaux et ses droits au second plan. Seules les exigences économiques le mobilisent. À l’inverse, en Russie, le peuple supporte le sacrifice, au nom d’une idée. En Europe, dix ans de paix auront amené chaque pays à s’enrichir avant que la crise financière ne se propage. Rien n’est resté de la guerre que la peur de perdre de l’argent ou d’être troublé. Cette peur-là explique-t-elle la couardise et la trahison de la bourgeoisie intellectuelle. La France intellectuelle – écrit Romain Rolland – me cause un écœurement mortel. Un an plus tôt, en avril 1933, son grand ami lui a exposé son inquiétude. En Autriche les choses vont plus en plus vers la dictature nationale-socialiste. Il constate que les « moutons suivent », entraînés par le moindre succès, ils ont tous peur d’arriver en retard, ils aspirent au confort, à faire leur petit chemin. « Avec la croix gammée, on a la vocation pour toutes les positions disponibles ». L’opportunisme est une forme de soumission à l’autorité. Si rien ne lui fait face, la situation est désespérée. C’est exactement ce qui effraie Stefan Zweig, l’indifférence morale du monde. Cette fois encore, il voit juste quand il annonce à son ami que la France aura un grand conflit avec Hitler, quelques six ans avant que la guerre soit officiellement déclarée.

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Romain Rolland et Stefan Zweig. Correspondance 1910-1919 (vol. 1) ; 1920-1927 (vol. 2) ; 1928-1940 (vol. 3).
Édition établie, présentée et annotée par Jean-Yves Brancy. Traduction des lettres allemandes de Stefan Zweig par Siegrun Barat. Albin Michel,  2014, 2015, 2016.
Avec le soutien de la Fondation La Poste.

FloriLettres n°153 – Romain Rolland et Stefan Zweig (vol. 1)

Article – Romain Rolland et Stefan Zweig (Vol. 2)

Romain Rolland et Stefan Zweig.
Correspondance 1928-1940. Tome III
Édition établie par Jean-Yves Brancy
Les lettres de Stefan Zweig
écrites en allemand ont été traduites
par Siegrun Barat.

Éditions Albin Michel, 624 pages, 32 €.
Avec le soutien de la Fondation La Poste