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Articles critiques

Anton Tchekhov, Lettres d’une vie.

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition de novembre 2016

Ce sont bien les lettres d’une vie, comme indiqué sur la couverture du livre au-dessus du visage de Tchekhov. Jeune, glabre, joufflu, ce n’est pas son visage le plus connu, il n’a pas de lunettes. Pour ce portrait l’écrivain n’arbore aucun attribut d’intellectuel. De toute façon, c’est une posture qu’il a dédaignée. De même que lui répugnent les privilèges, la gloire que lui vaut sa qualité d’écrivain. Cela lui répugne au point qu’il parle alors de se retirer « dans une ferme ». Anton Tchekhov a une passion pour « les gens ordinaires ». Si certains s’étendent sur la condition de l’artiste, de l’écrivain, Tchekhov, lui, auteur de premier plan, ne s’attarde pas sur les affres, sur les difficultés, sur les désillusions. Il dit qu’il ne souffre pas plus que « les cordonniers, les mathématiciens, les conducteurs ». Celui qui parle par sa bouche n’est d’ailleurs pas spécialement un intellectuel mais quelqu’un. Juste quelqu’un. Dans une lettre adressée à Souvorine, ce magnat de la presse, l’auteur s’avoue dégoûté par la cour qui lui est faite. On l’invite partout, on le reçoit comme un « général à la noce » parce qu’on le voit comme un individu pas ordinaire. Mais, remarque Tchekhov, le jour où ses connaissances le considéreront comme un simple mortel, ils cesseront de l’aimer. Il trouve cela infect. En 1888, année où il écrit cette lettre, il a déjà publié énormément de textes, la plupart sont des récits brefs. La concision est, du reste, ce à quoi Tchekhov s’efforce. Il est célèbre, il a beaucoup écrit. Ses nouvelles paraissent dans des revues, des journaux. En cette année 88, il a 28 ans. Il a commencé à publier huit ans plus tôt. Cela devait lui rapporter un peu d’argent, s’ajouter à ses gages de professeur particulier. Il en avait besoin pour assurer la subsistance de sa famille puisque son père avait fait faillite peu de temps après avoir ouvert son épicerie à Taganrog.

C’est un des lieux fréquemment mentionnés dans les lettres. Il y a quelques lieux associés à l’auteur de La dame au petit chien. Outre Yalta, devenue ville de littérature et d’histoire, sont commentés Melikhovo, Moscou, Sakhaline. Le ton de ces mille pages – savamment élaborées par Nadine Dubourvieux – lui donne l’allure d’une conversation. Si bien que l’homme qui écrit ces lettres devient pour le lecteur une sorte d’ami. Toujours bienveillant et drôle, mais aussi d’une franchise exigeante, Anton Tchekhov s’adresse avec naturel à ses proches comme aux éditeurs, aux femmes courtisées, à ses médecins, à sa femme. Ces derniers destinataires interviennent tardivement dans le volume, puisque la rencontre entre le dramaturge et l’actrice qu’il épousera se produit quatre ans avant qu’il décède. Comme elle est souvent sur les planches des grandes villes russes, et lui en Crimée où il s’est installé, les époux s’écrivent beaucoup. Loin de lui la plupart du temps, Olga Knipper accompagne néanmoins Tchekhov durant les dernières années de sa vie. C’est lui qui a tenu à ce qu’elle garde son activité professionnelle, à une époque où il n’était pas évident de travailler tout en étant épouse. Il est important de souligner cette particularité du couple Tchekhov pour nuancer ses propos misogynes. Malgré ses contrats, l’actrice trouvera le temps de partir en voyage avec son mari qui, mal en point, espère retrouver la santé grâce à un séjour en Allemagne. A proprement parler, ce sera son voyage ultime. Il sera alors auprès de son épouse inespérée. Il meurt à l’âge de 44 ans, après une longue période de souffrance dont il parle à peine dans ses lettres. Au contraire, à chacun de ses interlocuteurs il laisse entrevoir sa guérison imminente. Puisqu’il se trouve, inhabituellement, aux côtés de sa femme, il n’est pas nécessaire de lui écrire. C’est à sa sœur Macha qu’il s’adressera en dernier. Ils sont très attachés l’un à l’autre. Tchekhov lui raconte tout et il la choie. Elle s’occupe des affaires de ce frère aîné, qu’il s’agisse de meubler une maison, d’arroser ses plantes, de faire des copies de textes, de lui présenter des femmes. Elle lui a fait connaître Olga qu’il a épousée tardivement. Peu après le mariage dont il informe sa sœur par courrier, il lui assure que cela ne changera rien aux relations qu’il a toujours eu avec elle. Il semble que pour lui, le mariage n’exige aucun sacrifice.

L’autre périlleux voyage, Tchekhov l’a fait en 1890. Il est parti seul pour Sakhaline, qui est un bagne. En chemin pour cet endroit reculé, il écrit de copieuses lettres aux Tchekhov. Il y décrit la population, les paysages, l’ambiance des régions qu’il traverse. Parfois, il ne parle que de nourriture et s’en excuse. Les sujets manquent, dit-il. Il y a des moments où il ne se passe rien, où on ne voit rien. D’autres fois, l’ennui le stimule. Il dépeint alors son environnement avec même une fascination pour la torpeur qui y règne. Quand il navigue sur la Kama, non loin de Ekaterinbourg, il observe la grisaille des villes croisées et de leur population. « On dirait que leurs habitants sont employés à la fabrication des nuages, de l’ennui, des palissades mouillées – que c’est leur seule occupation. » Tchekhov endure l’ambiance morose du pays, bien avant sa soviétisation. Il l’endure tout au long de son périple vers Sakhaline, mais son humeur n’est jamais affligée. C’est un « voyage tuant », même cela il le dit sur un ton enjoué. Ces lettres-là sont des petits récits, des pages de journal, un journal qui n’a rien d’intime. Il consigne des péripéties, des descriptions, fait quelques remarques, tout cela toujours avec brièveté. Il s’adresse à toute sa famille. Peut-être imagine-t-il les veillées au cours desquelles les lettres seront lues à haute voix par les membres de la fratrie. Arrivé sur l’île de Sakhaline, Tchekhov donne peu de nouvelles. Il est occupé par son projet. Pendant trois mois il étudie la vie locale. Il remplira plus de dix mille fiches au fil de ses rencontres avec tous les habitants. Il a « pu voir tout ». Au moment où il quitte cette grande île aux confins de la Sibérie, il ne sait pas ce qu’il fera de toutes ses notes. Alors qu’à sa famille, il racontait le terrain, quand il écrit à Souvorine il parle de sa méthode. Il lui dit qu’il a recensé toute la population de Sakhaline, qu’il est entré dans toutes les isbas, qu’il a parlé à chacun, qu’il a fait le tour des colonies. Bref, « pas un seul bagnard ou un seul colon qui n’ai parlé avec » lui. Ce que Tchekhov a vu là-bas, tant sur cette île de bagnards que sur la côte pacifique c’est la misère humaine. D’ailleurs, il ne dit pas « misère » mais plus sobrement « pauvreté ». « Une pauvreté, une ignorance et une nullité capables de conduire au désespoir. » Cette expérience l’a porté à sa maturité d’écrivain. Dans sa préface passionnée, Antoine Audouard compare cela à la déportation de Dostoïevski au bagne de Sibérie sans négliger de préciser que celui-ci y fut condamné. Tandis que Tchekhov s’est voué à cette mission dont il a, finalement, tiré un livre moins abordable que les lettres écrites au cours de ce voyage. Son humanisme consiste à considérer chaque personne, parce qu’aucune n’est insignifiante. Dès l’âge de 19 ans, il aura exprimé cette conviction.

Anton Tchekhov
Vivre de mes rêves – Lettres d’une vie

Nadine Dubourvieux (Traducteur), Antoine Audouard (Préfacier)
Éditions Robert Laffont, Coll. Bouquins
13 octobre 2016, 1120 pages.
Avec le soutien de la Fondation La Poste