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Articles critiques

Napoléon Bonaparte. Correspondance générale, tome XV

PAR GAËLLE OBIÉGLY
édition été 2018

Napoléon meurt le 5 mai 1821, à l’âge de 52 ans. Sa correspondance atteste d’une vie trépidante dont les dernières années, auquel se consacre ce volume, sont bien sombres. La correspondance générale de Napoléon compte 15 épais volumes. Cependant, il y manque des lettres. Ces lacunes sont imputables aux soubresauts de l’Histoire. Destructions et avaries ont retranché aux corpus une quantité de lettres.
Lorsqu’il est en campagne, c’est-à-dire presque tout le temps, Napoléon administre l’Empire depuis son lieu de séjour. Sa stratégie militaire fait l’objet de la plupart des courriers. Il dirige le pays, mène les batailles à la plume. Cette administration nomade nécessitait un très grand nombre de voitures. On en avait moins depuis les pertes de Russie. Néanmoins, le cortège des voitures de l’empereur restait important. Ses équipages furent significativement réduits lors de la campagne de Belgique en 1815 pour des raisons stratégiques. En effet, il ne fallait pas être retardé par des bagages inutiles. Les déplacements devaient être fluides. Les informations en périphérie des lettres nous renseignent sur l’extrême mobilité de Napoléon. Les lieux où il rédige changent sans cesse.
Ce volume de la correspondance de Napoléon couvre les années de 1814 à 1821. Ce sont les années noires. Elles s’étendent de la campagne de France à l’exil à Sainte-Hélène. Symboliquement, la dernière lettre publiée, est celle que Napoléon dicta lui-même pour annoncer sa propre mort. L’autre particularité de ce volume tient à l’ajout d’un supplément constitué de lettres qui ont été trouvées après la publication du premier volume. Elles viennent compléter la correspondance générale qu’elles clôturent en rappelant des moments glorieux. La toute dernière période n’est que descente, captivité, chute.
L’ouvrage commence par rendre compte de la première chute de l’Empire, à l’issue de la campagne de France très documentée par les lettres. Des préfaces accompagnent chaque partie du livre. Elles nous permettent d’en apprécier le corpus car les historiens présentent une vue d’ensemble de chaque période. Ces exposés sont nécessaires, ils nous instruisent certes mais surtout ils intensifient notre lecture des lettres. Alors que dans bien des publications le commentaire dilue le plaisir du lecteur.
Après cette première partie consacrée à la malheureuse campagne de France on lira ce qui concerne le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe. C’est dans cette sous-préfecture érigée en royaume qu’il reprend des forces et retrouve le goût de l’action qui le caractérise. Il repartira ensuite à la conquête de son trône. Il rentre, en effet, à Paris le 20 mars 1815. Il règne de nouveau, pour quelques mois. Peu de jours après Waterloo, il abdique pour la seconde fois. La dernière partie de sa correspondance est plutôt silencieuse. C’est l’épilogue d’une épopée de bout en bout trépidante. Napoléon qui a fait trembler l’Europe achève sa vie sur une île perdue dans l’Atlantique-Sud. Il n’écrit quasiment plus aucune lettre. Ses compagnons d’infortune sont chargés de rédiger et même de signer à sa place les récriminations adressées au représentant du gouvernement britannique.
La correspondance générale est-elle exhaustive ? Probablement pas. Il est certain que des lettres oubliées referont surface. Cependant, il semble que rien ne manque à cet énorme livre. Le corpus est peut-être incomplet mais cela n’amoindrit pas la richesse de cette édition complétée par des études, des cartes, plans des demeures, index. Cela nous permet d’épouser le mouvement de Napoléon, qu’il soit en marche ou sur les flots, en exil ou en campagne.
La campagne de France s’est déroulée du 1er janvier au 4 avril 1814. Avant d’abdiquer une première fois, Napoléon a mené un combat désespéré contre les armées coalisées regroupées sur la frontière allemande. Elles sont prêtes à envahir la France dont l’armée est exsangue. Les troupes n’ont plus aucune consistance. Il faudrait ranimer l’esprit de la patrie en danger pour obtenir un sursaut d’énergie de la part des combattants. C’est ce qui avait permis, en 1792, de repousser les armées prussiennes et autrichiennes du sol français. À présent le navire est en train de sombrer. Le seul à ne pas céder au défaitisme c’est Napoléon. Il s’en prend, du reste, à ses ministres, jugés trop mous, accusés de mal travailler. Les maréchaux font preuve d’une abnégation héroïque, cela ne suffit pas. Certains sont assommés par la quantité d’ordres qui leur sont donnés. Ils n’arrivent pas à les exécuter. Il est vrai que la lecture des lettres écrites pendant la campagne de France donne parfois le vertige, tant elles comportent d’ordres et instructions. Napoléon, lui, semble partout à la fois. Au cours des trois mois de campagne, il a fait preuve d’un esprit de méthode stupéfiant. À ce titre, la correspondance est particulièrement éclairante. Il a contre lui les centaines de milliers d’hommes de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Russie mais également les conditions climatiques et un manque de matériel. Ainsi lit-on à la date du 24 janvier 1814, à Joseph lieutenant Général de l’Empereur : « La grande difficulté de la garde nationale c’est les armes ; nous n’en avons pas. On essaye dans ce moment l’établissement d’un atelier pour la garde nationale. Elle doit s’armer de tous les fusils de chasse qu’on pourra trouver ». Il en faut plus, cependant, pour le contraindre à s’avouer vaincu. Deux jours plus tard, il ordonne au maréchal Berthier de faire prendre à Vitry des quantités de bouteilles de vin et d’eau-de-vie pour qu’elles soient distribuées aux soldats. Et si l’on ne trouve pas de vin, qu’on leur donne du champagne. L’Empereur ne néglige aucun stratagème pour motiver l’armée. Il sera toujours le dernier à abandonner la partie. Mais un autre aspect de son caractère se manifeste dans la correspondance. Dans les lettres adressées à son épouse Marie-Louise et celles qu’il écrit à son frère Joseph son caractère torturé apparaît sans fard. À son frère il expose ses doutes et ses colères. Bien que Napoléon rejette avec dédain les propositions de paix, il a peur de voir son fils tomber aux mains de l’ennemi. Il confie cette crainte à son frère Joseph et lui demande d’évacuer la capitale juste avant que les Alliés ne la prennent. Un autre aspect encore du tempérament de l’Empereur se manifeste dans les lettres à Marie-Louise envers laquelle il se montre plein d’affection. Comme en témoigne ce message juste avant l’île d’Elbe : « ma bonne Louise, je n’ai pas reçu de lettres de toi. Je crains que tu ne sois trop affectée par la perte de Paris. Je te prie d’avoir du courage et de soigner ta santé qui m’est si précieuse. La mienne est bonne. Donne un baiser et aime-moi toujours. Ton Nap ». Cet ordre de l’aimer toujours ne fut pas exécuté. La correspondance ne s’arrête pas là, mais se poursuit sur l’île d’Elbe puis durant la période dite des Cent-jours pour se raréfier dans la dernière partie. De l’exil à Sainte-Hélène, quelques lettres signées seulement sont connues. Ce n’est donc pas par ce biais que l’on connaît cet épisode. En 1823, Las Cases publie Mémorial puis Chateaubriand s’emparera du sujet. L’engouement pour cet exil marqué par l’émoi amoureux et l’agonie inspire les écrivains romantiques. Cette fin dramatique contribue à la légende napoléonienne dont l’ampleur n’a, elle, jamais chuté.

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2002-2018 édition de la Correspondance générale de Napoléon Bonaparte – site Fondation Napoléon

Napoléon Bonaparte, Correspondance tome XV – site Fondation Napoléon

Éditions Fayard – Napoléon, Correspondance

FloriLettres n°195, Correspondance Picasso/Cocteau.

Napoléon Bonaparte
Correspondance générale
Les chutes, 1814-1821.
Supplément 1788-1813
Publié par la Fondation Napoléon
Éditions Fayard, mai 2018
1 488 pages.
Avec le soutien de la Fondation La Poste