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Prix Wepler-Fondation La Poste

Discours de Yves Pagès – Prix Wepler 2001

Tout d’abord merci au jury Wepler et à sa muse, Marie-Rose, d’avoir déjoué tous mes pronostics intérieurs et mon goût prononcé pour les losers. Ce prix me prend donc au piège des paris stupides électifs, des short lists arbitraires, des idiotes logiques concurrentielles : me voilà lauréat non pas contre mon gré mais à rebours de tout instinct de compétition. Autant vous l’avouer, je n’ai jamais eu la gagne dans le sang, ni au ping-pong ni au ball-trap littéraire. En revanche, j’ai eu (et ai toujours) un frère aîné très bien placé, classé, primé. Ça m’a sans doute vacciné, d’être l’éternel second sur le podium filial. Du moins, en théorie. Et là, me voilà pratiquement singe savant Ier, roitelet éphémère de la horde scripturale rive droite, cuvée 2002.
Et après tout, c’est justice, puisqu’il n’y a pas plus belle récompense qu’être trahi par les siens, ses pairs et confrères, contredit pour son bien, taclé à son avantage. C’est un des paradoxes qui habitent mon roman, l’objet de son sujet de laboratoire : un gamin plutôt rétif aux fariboles théoriques de son père, zoologue omniscient et chiant aussi, qui s’aperçoit a posteriori qu’il a été le cobaye de sa propre cellule familiale, au même titre que son frangin adoptif, un chimpanzé dactylographe. Et ce soir, le protocole scientifique de ce livre est encore d’actualité. Vous avez porté aux nues l’avatar simiesque de moi-même, un écrivain qui a toujours eu des scrupules à singer les postures stéréotypiques de son espèce. La boucle est ainsi bouclée. J’ai trouvé, grâce à vous, non pas la sortie du labyrinthe expérimental, mais une faille dans le système d’émulation de l’homme par l’homme, une exception à ma propre défiance envers les carottes et les prix d’excellence. En cela soyez chéris pour ce maudit concours de circonstances.
Me reste à remercier Bernard Wallet, mon éditeur de toujours, mes proches qui m’ont supporté au quotidien, mes potes du XVIIIe arrondissement (puisque j’habite de l’autre côté de la butte Montmartre et suis donc un auteur local), mais aussi le satané L.-F. Céline qui m’a porté chance en faisant commencé le premier chapitre du Voyage à la brasserie Wepler. Et puis, un mot encore dédiée, comme en parte, à ma défunte mère qui n’aura pas eu le temps de lire Le Théoriste, mais c’était peut-être mieux ainsi, puisque je ne suis pas certain que j’aurais eu l’insouciante liberté de l’achever de son vivant. Salut à toi, m’man.

Avec Le Théoriste, l’auteur remonte – à la première personne – le cours d’une enfance labyrinthique. Un labyrinthe très spécial, conçu à l’image du dispositif d’expérimentation animale au sein duquel le père du narrateur, directeur d’un Institut d’éthologie comparée, aurait placé son propre fils. «Aurait», puisque ce dernier, souffrant d’une amnésie partielle, s’obstine à voir dans la moindre coïncidence l’hypothétique preuve d’une manipulation précoce. La certitude d’avoir été un cobaye demeure, tout au long du livre, son idée fixe. Elle le voue à une réécriture paranoïaque de ses origines, comme si un tel miroir déformant lui permettait de s’inventer une vérité plus vraie que nature. Ce roman des sciences (trop) humaines accouchera bel et bien d’une souris de laboratoire, morte d’avoir saccagé l’enceinte où se déroulait l’expérience. A moins que cette souris n° 98 ne soit une fausse piste supplémentaire… Puzzle intimiste, damier fantasmatique, échiquier politique, carte aux trésors seventies, jeu de dupe ou de patience? Le lecteur finira par trouver l’issue in extremis, non sans devoir reparcourir à l’envers tout le dédale déjà lu.
Yves Pagès a obtenu le Prix Wepler-Fondation La Poste 2001 pour le Théoriste.
Paru le 4 Sept. 2001, 256 pages.