Extraits choisis - Allemagne les années noires
Otto Dix
Il me fallait cette expérience : comment quelqu’un situé juste à côté de moi pouvait tomber tout à coup et disparaître. Il me fallait l’expérimenter dans les moindres détails. Je le désirais. Je ne suis pas un pacifiste ou le suis-je ? Juste quelqu’un qui se pose des questions. Je voulais tout voir de mes yeux. Je suis un réaliste qui doit voir par lui-même pour avoir confirmation que cela se passe comme cela. Je dois expérimenter tous les abysses de la vie : c’est pour cela que je me suis engagé comme volontaire.
Otto Dix enregistré en 1963, cité dans Otto Dix, 1891-1969. Catalogue exposition Tate Gallery, Londres 1992, p. 28
Les trous d’obus dans les villages expriment une rage élémentaire. Tout ce qui est à proximité semble subir la dynamique de ces trous symétriques et formidables. Ce sont les orbites de la terre ; autour d’eux tournoient des lignes follement douloureuses, fantastiques. Ce ne sont plus des maisons, nul ne peut prétendre. Ce sont des créatures vivantes d’un genre particulier avec leurs propres lois et modes de vie. Ce sont des trous, sans rien d’autre que des pierres ou des squelettes. Il y a là une beauté singulière et rare qui nous parle.
Otto Dix enregistré en 1963, cité dans Otto Dix, 1891-1969. Catalogue exposition Tate Gallery, Londres 1992, p. 87
J’ai étudié la guerre de très près. [...] Si un artiste veut travailler, c’est pour montrer aux autres comment c’était. J’ai surtout représenté les atrocités découlant de la guerre. [...] J’ai choisi de faire un véritable reportage sur celle-ci afin de montrer la terre dévastée, les souffrances, les blessures.
Otto Dix enregistré en 1963, cité dans Otto Dix, 1891-1969. Catalogue exposition Tate Gallery, Londres 1992, p. 9
Max Beckmann
Septembre 1914
Aujourd’hui j’étais dans la poussière grise et blanche du front et j’ai vu des choses merveilleuses, transfigurées et incandescentes. Du noir brûlant, un gris violet doré sur un jaune d’argile détruit et un ciel blême et poussiéreux, et des hommes à moitié et complètement nus avec des armes et des bandages. Tout en décomposition. Des ombres chancelantes. Des membres d’un rose somptueux et couleur de cendre se mêlant au blanc sale des pansements et à la sinistre et pesante impression de souffrance.
11 octobre 1914
Dehors le tumulte formidable et grandiose de la bataille. Je suis sorti à travers des foules de blessés et de soldats éclopés qui revenaient du champ de bataille, et j’entendais cette musique étrange, grandiose à faire frémir. Quand une salve vient retentir par ici, c’est comme si on ouvrait violemment les portes de l’éternité. Tout suggère l’espace, le lointain , l’infinité. J’aimerais, je pourrais peindre ce fracas. Ah ! Cet abîme immense et eau à donner le frisson.
Lettres à Minna Tubes citées dans Gravures, musée de l’Abbaye Sainte-Croix, 1994
George Grosz
Je notais dans des carnets et sur du papier à lettres tout ce qui me rebutait, les visages monstrueux de mes camarades, d’odieux estropiés, des officiers arrogants, des infirmières lubriques, etc. Je n’avais pas d’intention précise en réalisant ces dessins, ils étaient sans objet, sinon de fixer à jamais le ridicule et le grotesque du monde des petites fourmis industrieuses et dévastatrices qui m’entourait.
George Grosz, Ein Kleines Ja und ein großes Nein, Hambourg, 1955 p. 113
Ces extraits sont cités dans le catalogue de l’exposition Allemagne, les années noires.
© Gallimard, 2007