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Entretien avec Édith Heurgon.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

colloquecerisysiteÉdith Heurgon est codirectrice du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, une institution culturelle créée en premier lieu à Pontigny par Paul Desjardins puis au Château de Cerisy où après la guerre, sa mère Anne Heurgon-Desjardins (1899-1977), fille de Paul Desjardins, a prolongé l’oeuvre de son père.

Vous êtes codirectrice du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle. Une institution culturelle, unique en son genre, créée en premier lieu à Pontigny par Paul Desjardins. Parlez-nous de Paul Desjardins et des débuts de ce lieu de rencontres.

Condisciple à l’École Normale supérieure de Jaurès et de Bergson, Paul Desjardins (1859-1940) est un professeur de littérature qui, après avoir écrit en 1891, Le Devoir présent, fonde, avec diverses personnalités, l’Union pour l’Action morale : "ordre militant et laïc", traitant des événements politiques, des faits de société et des problèmes religieux avec une droiture intellectuelle et une énergie morale propres à servir la démocratie et la paix. Prenant parti pour le capitaine Dreyfus, Paul Desjardins se fait le défenseur en 1905 du prêtre moderniste Loisy, et alors que certains scissionnistes créent L’Action Française, l’Union pour l’action morale devient l’Union pour la Vérité. Accoucheur d’idées à la Socrate, outre les décades de Pontigny, Paul Desjardins invente divers organismes visant à brasser les cultures, mélanger les générations, pousser les esprits à la réflexion et à l’action : par exemple, L’École de la liberté, la Ligue internationale pour la défense du droit des peuples, L’École de Commune Culture, la Ligue de l’Amitié civique, l’Anti-Babel.

Après la Séparation de l’Église et de l’État, Paul Desjardins acquiert, en 1906, l’abbaye cistercienne de Pontigny (XIIe siècle) dans l’Yonne : il y trouve le lieu pour, "loin de la dispersion des villes, appliquer discrètement, librement, le régime cénobitique, éprouvé efficace, à l’entretien de la plus pure, de la plus vivace liberté d’esprit". Dès 1910, il inaugure les décades de Pontigny, retraites de dix jours, qui reposent sur le principe d’une cohabitation avec un minimum de règles, pour permettre un rapprochement continué où les démarches naturelles des esprits ne seraient point brusquées ainsi que c’est trop souvent le cas dans les villes. Comme l’ambition est de former une Amitié, c’est-à-dire une petite société vraie, il faut non seulement pouvoir parler ensemble, il faut encore se taire ensemble. Il faut "une allée de jardin où l’on marche de compagnie, dans le silence qui clôt une journée riche en compréhension".

De 1910 à 1913, puis de 1922 à 1939, Pontigny propose soixante-dix décades portant sur des thèmes très divers (comme le sentiment de justice, la vie ouvrière, le droit des peuples, l’éducation et le travail, la mystique et la raison, le mal, la philosophie). La littérature y occupe une place de choix grâce au soutien du "petit groupe excellent" de la jeune Nouvelle Revue Française. Ainsi, chaque été se retrouvent dans cette "abbaye laïque", intellectuels, philosophes, hommes politiques, syndicalistes et étudiants d’affinités plutôt progressistes cherchant ensemble, au fil d’une "honnête discussion" pascalienne, le rapprochement des nations.

Les actes de rencontres à Pontigny n’ont pas fait l’objet de publications, mais grâce à la littérature autobiographique, correspondances et journaux intimes d’écrivains, il y a de nombreux témoignages...

C’est en effet sur ces bases que Claire Paulhan a présenté une communication lors du colloque S.I.E.C.L.E. (Sociabilités Intellectuelles Echanges, Coopérations, Lieux, Extensions), organisé à Cerisy en août 2002 à l’occasion des cinquante ans du Centre culturel international de Cerisy et dont les actes viennent d’être publiées aux éditions de l’IMEC sous le titre SIECLE, 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy.

Pour compenser la disparition, pendant la guerre, des correspondances et des comptes rendus qui ont présidé à ces décades, pour suppléer à l’absence de carnet de bord de l’institution, pour imaginer comment s’exerçait l’autorité intellectuelle de Paul Desjardins, comment se déroulaient dix jours de conclave dans une "abbaye laïque", les débats en commun dans la bibliothèque, les conversations privées sous la charmille et les inattendus jeux de société, on peut lire les journaux intimes d’André Gide, de Jacques Copeau, de Charles Du Bos, de François Mauriac, de Roger Martin du Gard, de Maria van Rysselberghe, de Pierre Boujut, de Jean Schlumberger (ces deux derniers sont encore inédits). On peut feuilleter les mémoires de Nicolas Berdiaev, d’André Maurois, de Pierre Hamp, de Clara Malraux, d’André Berge, les souvenirs de Raymond Aron, Vladimir Jankélévitch, André Siegfried, Gabriel Marcel, Louis Martin-Chauffier, Léon Brunschvicg, Pierre-Henri Simon, Jean Tardieu, Roger Kempf et de beaucoup d’autres ? On peut rechercher les articles de Jean Wahl, Louis Martin-Chauffier, Pierre-Henri Simon, Jean Guéhenno et, plus ponctuellement, les écrits de quantité d’autres témoins...

Anne Heurgon-Desjardins a continué, après la guerre, d’organiser des colloques à Royaumont, puis au Château de Cerisy où elle a prolongé l’oeuvre de son père. Comment s’est passé le lancement de Cerisy ?

Après la guerre, Anne Heurgon-Desjardins (1899-1977), fille de Paul Desjardins, veut à son tour, selon la formule de Saint-Exupéry, contribuer à "unir les hommes". Grâce à Henri Goüin et Gilbert Gadoffre, elle lance son projet à l’abbaye de Royaumont, où elle organise, de 1947 à 1952, une quinzaine de décades littéraires et philosophiques.

Cette expérience réussie confirme Anne Heurgon-Desjardins dans sa capacité à poursuivre l’oeuvre de son père. Comme elle veut le faire en toute indépendance, elle remet en état le château de Cerisy (demeure normande du début du XVIIe siècle que sa mère avait rachetée à un frère ruiné) et en fait le nouveau cadre des décades. De 1952 à aujourd’hui, ce sont près de 500 colloques qui ont été organisés. (Pour toutes informations sur les colloques de Cerisy et les publications, on peut consulter le site Internet à l’adresse suivante : http://www.ccic-cerisy.asso.fr

Dès Royaumont et au début de Cerisy, Anne Heurgon-Desjardins renoue avec certains amis de Pontigny qui lui assurent une aide matérielle et dirigent les premières rencontres (notamment Marcel Arland, Raymond Aron, Pierre Burgelin, Henri Gouhier, Jacques Madaule), alors que d’autres personnes prennent la relève.

Quels ont été les nouveaux thèmes abordés ?

Avec l’aide de Geneviève et de Maurice de Gandillac, elle prend l’initiative de décades qui marquent à la fois son engagement politique (Israël, la Résistance a-t-elle encore un rôle à jouer ?, La décolonisation et ses problèmes, Problèmes actuels du socialisme), son ouverture internationale (Heidegger, Freyre, Toynbee, Ungaretti), son attention aux mouvements d’avant-garde (La jeune littérature, Tel Quel...) comme au renouveau de la critique littéraire (Les chemins actuels de la critique) ou aux questions scientifiques (Où va la science ? Où nous mène-t-elle ? La vie et la pensée dans l’Univers).

À la fin des années soixante, tandis que les colloques connaissent une affluence record (comme l’Enseignement de la littérature en 1969 avec 130 personnes), les activités du Centre changent de dimension et de style. Anne Heurgon-Desjardins éprouve alors le besoin de se faire aider, d’abord par ses deux filles, mais aussi par une équipe aux apports complémentaires. Elle est convaincue que la réussite de Cerisy tient à la collaboration d’éléments très divers et qu’à côté de ce qu’elle a apporté elle-même "d’ardeur à vivre, de goût des êtres (chacun aime tellement être aimé", la venue d’un sang nouveau est bénéfique.

Depuis 1977, votre soeur Catherine Peyrou et vous-même avez donc repris la direction de cette institution qui dure depuis près d’un siècle. Cette période récente se caractérise par une diversité des sujets, des publics, des formules...

Jacques Derrida voyait plutôt en Cerisy "le modèle d’une contre-institution", dont il a dit s’être inspiré lors de la création, à Paris, du Collège international de philosophie : "d’origine non gouvernementale, à portée internationale, une institution qui n’est pas destinée à s’opposer, mais à équilibrer, à questionner, à ouvrir, à occuper les marges ; où l’on privilégie des approches peu fréquentes ou point encore légitimées dans l’université, de nouveaux objets, de nouveaux thèmes, de nouveaux champs ; où l’on traite des intersections plus que des disciplines académiques".

Au cours des trente dernières années, la diversité s’est introduite dans les thèmes qui portent sur les recherches en cours, sur les idées qui se forment dans le débat. Sont étudiées tantôt des oeuvres d’hier liées parfois à des événements (rééditions, commémorations), tantôt des pratiques artistiques ou littéraires d’aujourd’hui, tantôt des questions sociales ou philosophiques, tantôt des avancées scientifiques. Mais le plus souvent, littérature et poésie, philosophie et sciences, s’y mêlent à la réflexion politique et sociale, sans qu’aucune dimension ne puisse adopter une posture de surplomb.

La diversité se déploie selon une pluralité de lignes qui structurent les programmes annuels autour de rencontres que relient une même thématique générale ou une même équipe d’organisateurs : colloques de philosophie, psychanalyse, cinéma, littérature, poésie alternent avec des rencontres scientifiques, des ateliers de prospective et des séminaires de textique. Enfin, avec le souhait d’ancrer davantage le Centre dans sa région, des rencontres dites "normandes", ont été développées, dans le cadre d’un partenariat avec l’Université de Caen à l’origine d’un cycle sur la Normandie médiévale.

À la variété des thèmes s’ajoute un élargissement des publics : autour d’une question générale ou d’une oeuvre, une petite "société" élective et éphémère se constitue. Ainsi, chaque saison, Cerisy accueille plus d’un millier de personnes de générations différentes, de nationalités diverses, des spécialistes comme des amateurs, ainsi qu’un large public cultivé.

Par ailleurs, les colloques de Cerisy donnent lieu à des publications : plus de 350 ouvrages ont ainsi paru d’abord aux éditions Mouton et Plon, puis dans les années 70, dans la collection de poche 10/18 qui a permis une large diffusion des travaux. Les éditeurs se sont ensuite diversifiés : à côté des grandes maisons comme Albin Michel, Belfond, Fayard, Gallimard, Grasset, Le Seuil, les colloques sont publiés par des éditeurs plus modestes, voire par des presses universitaires, ou même des revues.

Outre les apports personnels, les rencontres produisent diverses retombées (création de groupes comme l’OULIPO : Ouvroir de littérature potentielle, le CREA : Centre de Recherches en Epistémologie et Autonomie, de revues comme CONSÉQUENCES, TEXTE EN MAIN, initiative de projets, d’ouvrages).

Dans les Actes du Colloque de Cerisy 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy, Jacques Derrida écrit : "D’abord, il faut faire l’expérience pour comprendre ce dont il est ici question : il faut être ici, maintenant, dans les lieux au château et dans le temps rythmé d’une décade pour accéder à la chose unique dont nous parlons"...

En effet, le caractère singulier d’une rencontre de Cerisy est difficile à décrire à celui ou celle qui n’en a pas fait l’expérience vive. Pour tenter de le saisir, on peut consulter sur le site internet du Centre , les nombreux témoignages reçus à l’occasion du cinquantenaire de l’Association des Amis de Pontigny-Cerisy. J’en citerai deux extraits : le premier de Michel Crozier : "Cerisy, pour moi, c’est d’abord une famille. Il y a dans les lieux, le château gris et solide, les salles où l’on se réunit pour les discussions, les exposés, le déjeuner, les chambres. Comme un air de famille. On est chez soi, entre soi, en sécurité affective avec beaucoup de gens parfois mais des gens qui jouent le jeu de la famille." Le second d’Isaac Joseph : "Ce qu’a réussi incontestablement l’équipe de Cerisy depuis cinquante ans c’est de construire la continuité d’un devoir de présence à la scène intellectuelle, au-delà des modes qui l’ont traversée et de la diversité des champs qui la constituent. En ritualisant les sociabilités du milieu, en leur imposant un cadre chaleureux et exigeant, elle a contribué à faire la chasse aux superficialités galantes et aux querelles mondaines. Elle a réussi à unir les qualités propres à une maison - l’hospitalité d’une famille d’accueil ou les émotions d’une affiliation - et celles d’un espace public de débat où on prend le temps de rendre visite, de fréquenter, pour un moment, le goût des autres".

Depuis le 20 mai et jusqu’au 9 octobre, une vingtaine de colloques sont organisés à Cerisy avec des sujets extrêmement variés ; notamment, un colloque intitulé L’Internet littéraire francophone qui a lieu au mois d’août du 13 au 21. Pouvez-vous nous parler de ces rencontres ?

Le Centre propose en effet en 2005 vingt trois colloques et le séminaire annuel de textique réuni autour de l’écrivain Jean Ricardou. Par la variété des sujets qu’il envisage, ce programme illustre les principes qui président à la programmation des rencontres de Cerisy, dont bon nombre s’enchaînent les unes aux autres selon le " devoir de suite " étudié par Françoise Gaillard dans son exposé au colloque SIECLE. Des colloques autour de personnalités et en leur présence (par ordre chronologique, le philosophe Jacques Rancière, le linguiste Antoine Culioli, les poètes Heather Dohollau et Bernard Noël) ; des colloques situés dans le cadre de commémorations nationales (Alexis de Tocqueville, Jean-Paul Sartre, Marcel Schwob) et, anticipant 2006, Samuel Beckett. Mais aussi des thèmes autour de la laïcité, des sentiments et du politique, du théâtre politique... Des rencontres de prospective qui réunissent à côté des chercheurs, des acteurs économiques et sociaux (Entreprises, territoires : construire ensemble un développement durable ?, l’Intelligence de la complexité, Le design entre urgence et anticipation). Et, comme chaque année, en partenariat avec l’Université de Caen, des rencontres d’automne sur les thèmes touchant plus directement l’histoire de la Normandie (Bretons et Normands au Moyen Age).

Du 13 au 20 août, le Centre culturel propose en effet, sous la direction de Patrick Rebollar et de Michel Bernard, un colloque autour de l’Internet littéraire francophone. Défini par quatre données incertaines : l’internet (il s’agit d’un réseau, mais d’un réseau de quoi ?), la littérature (l’on n’est pas littéraire à sa guise), la francophonie (est-ce un simple usage langagier, un espace géopolitique ?) et le temps (l’exercice de l’internet ne date que d’une dizaine d’années), l’ILF permet d’aborder cinq catégories ouvertes d’activités et d’objets : la création (sites d’auteurs, blogs), la recherche (travaux, sociétés savantes, revues), l’enseignement (nouvelles pédagogies, réseaux d’enseignants ?), la communication (listes de discussion, médias, éditeurs) et les ressources (bibliothèques en ligne, institutions patrimoniales).

Par les croisements et interactions de leurs travaux, les contributeurs feront un état des lieux, et, gardant un lien étroit avec les quatre dimensions du domaine, interrogeront les ?uvres, les médias, les technologies, les populations ?

Le colloque est ouvert à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, s’intéressent à ces pratiques nouvelles et veulent comprendre les mondes auxquels elles peuvent donner accès.

Le calendrier détaillé des séances et les résumés des interventions peuvent être consultés sur le site de Cerisy http://www.ccic-cerisy.asso.fr/prog...

Les inscriptions peuvent être prises à partir du site internet ou en écrivant au
CCIC, Le Château
50210 CERISY LA SALLE
Tél. 02 33 46 91 66.

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