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Entretien avec Louis Yvert. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Couverture du livre Echanges et correspondances

Comment vous est venu cet intérêt pour Michel Leiris ?

Louis Yvert : Ma foi ! en le lisant. Au début des années 50, je fréquentais quasi quotidiennement la librairie "Le Minotaure", que Roger Cornaille tenait rue des Beaux-Arts. Un jour, il m’a dit "Tu devrais lire ça, je suis sûr que ça te plaira". C’était L’Âge d’homme. Je connaissais un peu Leiris parce que je lisais Les Temps modernes, mais n’avais pas encore lu L’Âge d’homme, ce que je fis dans l’enthousiasme. Je lus ensuite Biffures avec la même délectation que j’avais connue avec Rousseau ou d’autres très grands. Puis ce fut L’Afrique fantôme, que je lus au cours d’un séjour dans la brousse guinéenne (ce qui ajoutait à l’intérêt du livre), séjour qui me donna le goût des ouvrages ethnographiques. Je fus ensuite bibliothécaire dans une bibliothèque universitaire de province, où je lus Fourbis lors de sa parution en 1955 et d’où je guettais une vacance de poste à la bibliothèque du Musée de l’Homme pour deux raisons : apprendre l’ethnologie et faire la connaissance de Leiris. Ce qui arriva en janvier 1958. Il était, comme vous le savez, un homme d’une exquise courtoisie, un homme que je dirais "fraternel" (j’emploie ce mot à dessein car le côté fraternel de L’Âge d’homme et de La Règle du jeu me touche beaucoup) et j’étais heureux quand il me disait bonjour dans les couloirs du musée ou dans les nombreuses réunions et manifestations de l’époque, contre la guerre d’Algérie notamment. J’eus l’idée d’un article sur l’influence de Raymond Roussel sur Leiris et accumulai pour cela notes et fiches sur Leiris. M’étant aperçu que je n’étais pas compétent en matière de critique, j’abandonnai le projet. Mais les fiches me restaient et j’ai pensé que je pouvais en faire une bibliographie des écrits de Leiris, plus dans mes cordes et peut-être plus utile. Les métiers de bibliothécaire et de bibliographe sont différents, mais le fait d’être bibliothécaire facilite le travail bibliographique. D’autant, dans mon cas, qu’affecté à la Bibliothèque nationale en 1962, je pouvais travailler dans les magasins et y dépouiller facilement les revues littéraires des années 1920-1950 et consulter les livres rares : immense privilège ! Début 1970, je montrai mon travail à Leiris avec quelque appréhension car je craignais qu’il ne pensât que je le considérais comme mort. Mais il a accueilli la chose avec sa gentillesse coutumière et ladite chose a été publiée en 1974 dans le Bulletin du bibliophile, précédée d’un fragment de Frêle bruit qu’il avait bien voulu me confier. Ce fut le premier stade de la bibliographie parue en volume en 1996. J’ajouterai qu’en 1970, Leiris était encore assez peu lu et peu étudié. Certes, il était reconnu comme "l’un des plus grands prosateurs français contemporains" (en 1956, dans le tome 3 des Écrivains célèbres, publié sous la direction de Raymond Queneau chez Lucien Mazenod) et par des gens comme Bataille, Maurice Blanchot, Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss ("lorsque je l’ai connu en 1948", dira-il à la mort de Leiris, "j’ignorais son oeuvre et l’ai lue avec délectation"), le critique Olivier de Magny (en 1962 : l’admirable écrivain de L’Âge d’homme et de La Règle du jeu"), Jean Paulhan, bien sûr, Gaëtan Picon(en 1953, il écrivait : "style patient et précis de l’homme de science, style miroitant et nostalgique du poète. Certaines pages de Biffures me semblent compter parmi les plus belles de la littérature d’aujourd’hui "), Sartre (en 1947 : "l’admirable Âge d’homme"), Claude Simon (en 1960, parlant de ses écrivains favoris : "Il y a aussi Michel Leiris : toute son oeuvre, qu’à mon avis on ne connaît pas assez. En particulier Fourbis, et dans Fourbis ce morceau admirable : "Vois ! déjà l’ange..." qui est un des chefs-d’oeuvre de la littérature française". Certes aussi, des articles très élogieux avaient été publiés à la sortie, précisément, de Fourbis (1955) par rien moins que Maurice Blanchot, Michel Butor, Maurice Nadeau et Jean-Bertrand Pontalis. Certes encore, Nadeau avait publié son Michel Leiris et la quadrature du cercle en 1963 (réédité en 2002 aux éditions Maurice Nadeau et que vous devez conseiller à vos lecteurs). Mais il était encore peu lu et n’avait qu’un titre (L’Âge d’homme) publié en poche. Et puisque, j’évoque Nadeau, je veux citer ceci de lui : "Reliant l’homme qu’il a été, ou qu’il est, au monde qui souvent en tire les fils, il passe également les limites de la confession, du roman, pour aboutir à un équivalent significatif et conscient de ce monde. Le lecteur ne peut que tenir cette construction pour indestructible. Fait littéraire, elle est devenue un fait du monde lui-même. Il n’existe pas aujourd’hui d’oeuvre qui soit comparable en solidité et en nécessité à l’oeuvre de Michel Leiris" (Le Roman français depuis la guerre, 1963).

Outre un dossier qui comprend notamment des articles de Georges Bataille et de Michel Leiris, des extraits du Journal de Leiris relatifs à Bataille, le volume Échanges et correspondances offre 79 lettres qui témoignent de leur amitié, de leur attention mutuelle mais aussi de leurs différends (lettres 22, 23, 24 par exemple). Parlez-nous de la teneur de cet échange épistolaire, de leur relation...

Louis Yvert : Dans Images de marque, Leiris se qualifie de "très misérable épistolier". L’histoire jugera. Pour ce qui est de la correspondance avec Paulhan, il nous a semblé, à Claire Paulhan et à moi-même, qu’elle méritait d’être publiée si elle était assortie de beaucoup de notes éclairant les nombreuses allusions à des faits ou à des personnes qui étaient clairs pour les deux écrivains mais qui l’étaient souvent assez peu pour le lecteur. C’est ce que j’ai fait. Un ami facétieux m’a d’ailleurs dit que j’aurais pu publier les notes en gros caractères et les lettres en petits... Je l’ai pris comme un compliment. La correspondance Bataille-Leiris est hétérogène. Au milieu des lettres que ces deux très proches amis s’adressaient, dont certaines fort émouvantes (concernant Colette Peignot, notamment, la compagne de Bataille et l’amie de Leiris, morte en 1938, dont vous savez que les écrits ont été publiés par eux sous le pseudonyme de Laure en 1939 et 1943), on trouve les lettres de 1939 relatives au Collège de sociologie auxquelles vous faites allusion, lettres qui avaient déjà été étudiées et publiées par Denis Hollier dans son livre Le Collège de sociologie, 1937-1939 (Gallimard, 1995). À ce groupe plus littéraire que scientifique qu’était le collège, Leiris participa sans s’y impliquer vraiment et un peu par amitié pour Bataille.

Certes, il y avait prononcé, en janvier 1938, son fameux exposé "Le Sacré dans la vie quotidienne" (qu’on trouve aujourd’hui en annexe à l’édition en Pléiade de La Règle du jeu), texte important car il marque un tournant entre la première manière autobiographique de Leiris (L’Âge d’homme, terminé en 1935) et sa deuxième manière (La Règle du jeu, commencée en 1940), mais lorsque Bataille lui demande de rendre compte des activités du collège, il craint d’être considéré comme le garant scientifique de ces activités et il se dérobe en évoquant la "science sociologique" qu’avaient constituée Émile Durkheim, Marcel Mauss et Robert Hertz et dont les méthodes n’avaient pas été selon lui, élève de Mauss, appliquées par le collège. De même, il n’a pas adhéré à certaines initiatives de Bataille qu’il estimait quelque peu farfelues, comme la création de la société secrète Acéphale, en 1936. Précisément, c’est sans doute à la suite de ce désaccord sur Acéphale que Leiris s’éloigna de Bataille pour un assez long temps, à tel point qu’il envisagea, à la même époque, de créer une revue avec une pléiade d’écrivains et de chercheurs mais sans Bataille. Sur cette "brouille", voir l’étonnant projet de lettre de Bataille à Louise Leiris de juillet 1936 : "Michel ne sait pas le mal qu’il me fait..." (Bataille-Leiris, p. 117-118). Autres points de désaccord entre eux ou de prise de distance : lorsque Leiris rejoignit le groupe surréaliste en 1925, lorsqu’il collabora en 1935 à la revue La Bête noire (que Bataille et Masson jugèrent dérisoire) et lorsque Bataille créa Critique en 1946, revue à laquelle Leiris ne collabora pas durant ses sept premières années car il estimait qu’elle était une machine de guerre contre Sartre et Les Temps modernes. Mais ils étaient quand même très proches et chacun d’eux admirait sans réserve les oeuvres de l’autre.

Leiris et Bataille ont eu de nombreuses "amitiés picturales", et notamment André Masson qui a illustré certains de leurs ouvrages, a encouragé Leiris à écrire, et a contribué entre autres à la revue Minotaure...

Louis Yvert : André Masson fut probablement le plus proche ami de Leiris. Ils se connurent en 1922 et Leiris fit partie du "groupe de la rue Blomet", où se trouvaient les ateliers de Masson et de Miró. Outre ces deux derniers, Antonin Artaud, Georges Limbour et Roland Tual faisaient partie du groupe. C’est par l’intermédiaire de Leiris que Bataille et Masson, tous deux admirateurs de Nietzsche et de Dostoïevski, se rencontrèrent en 1924 et se lièrent d’amitié (par la suite, ils furent aussi beaux-frères, Bataille ayant épousé Sylvia Maklès et Masson la soeur de cette dernière, Rose). Dès leur rencontre, Masson eut en effet confiance dans le talent de Leiris - qui avait déjà écrit quelques poèmes mais n’avait encore rien publié - et il l’encouragea à écrire. Ils firent ensemble, l’un les poèmes, l’autre les lithographies du premier livre de Leiris : Simulacre, publié en 1925 par Daniel-Henry Kahnweiler, qui était le marchand de tableaux de Masson (et qui avait pour belle-fille et pour collaboratrice Louise Godon, que Leiris épousera en 1926). Masson illustrera quatre autres livres de Leiris : Tauromachies (1937), Miroir de la tauromachie (1938), Glossaire j’y serre mes glose (1939) et Toro (1951). Quant à Bataille, Masson illustra plusieurs de ses livres : Histoire de l’oeil (1928), L’Anus solaire (1931), Sacrifices (1936), Le Mort (1964) et un texte paru dans Verve, "Corps célestes" (1938).

Faut-il rappeler que Bataille, Leiris et Masson, de même que Picasso, étaient grands amateurs de courses de taureaux et que l’animal fut un de leurs thèmes favoris ? La prestigieuse revue Minotaure a été créée en 1933 par Albert Skira et Estratios Tériade et a paru jusqu’en 1939. Ce sont Bataille et Masson qui en ont imaginé le titre et Picasso qui a fait la couverture de son premier numéro. Leiris n’a pas contribué à sa création mais fut le maître d’oeuvre du numéro deux, consacré à la Mission Dakar-Djibouti à laquelle il venait de participer. Minotaure n’était pas sans rappeler, en plus luxueux, la première revue dirigée par Bataille, Documents (1929-1931), dont Leiris était le secrétaire de rédaction. Tous deux y avaient publié plusieurs textes importants sur des artistes contemporains de première grandeur : Arp, Giacometti, Masson, Miró, Picasso. Pour revenir sur la correspondance Bataille-Leiris, il apparut qu’elle devait être encadrée par les écrits de l’un sur l’autre et des annexes faisant le point sur leurs relations et éclairée par une postface de Bernard Noël, grand connaisseur des deux écrivains.

Pourriez-vous évoquer les écrits de Leiris à propos de l’art, de son rapport à l’oeuvre de Francis Bacon et de Giacometti, notamment...

Louis Yvert : Leiris a été l’un des tout premiers à écrire sur Masson et sur Miró : dès 1926, un article sur chacun d’eux dans la revue new-yorkaise The Little review. Ce sont ses premiers écrits sur l’art. Par la suite, il publia de nombreux articles sur ces deux peintres et sur Giacometti, Wifredo Lam, Picasso et aussi Marcel Duchamp et Élie Lascaux et préfaça nombre de catalogues d’expositions de plusieurs de ces artistes, de Picasso en particulier, de magistrale façon. En 1966, c’est lui qui fit connaître Francis Bacon au public français et il participa plus tard à la publication de ses écrits ainsi qu’à ceux de Giacometti et de Picasso. Leiris est aujourd’hui considéré comme un grand critique d’art et un découvreur de talents. Il avait une immense culture et un oeil infaillible. Il était capable de distinguer à coup sûr, selon le témoignage de Michel Butor en 1990, les toiles de Braque et de Picasso du début du cubisme, peintes de façon strictement semblable, et d’expliquer leurs différences. Il faut ajouter que Masson, Giacometti, Miró et Picasso ont illustré plusieurs livres de Leiris qui comptent parmi les chefs-d’oeuvre de la bibliophilie du XXe siècle. Il faut aussi évoquer le grand ouvrage de Leiris, écrit en collaboration avec sa collègue l’ethnologue Jacqueline Delange, Afrique noire, la création plastique, publié en 1967 dans la prestigieuse collection "L’Univers des formes" que dirigeaient chez Gallimard André Malraux et Georges Salles. C’est ce dernier qui avait commandé le livre à Leiris car il le savait plus apte que d’autres à faire ce travail, très précisément parce qu’il était à la fois ethnologue, connaisseur de l’art moderne et, de surcroît, écrivain. Ce livre est épuisé et ne sera pas réédité mais le texte de Leiris a été repris par Jean Jamin dans le recueil de Leiris Miroir de l’Afrique (Gallimard, 1995). Dans Le Monde du 3 octobre 1990 (Leiris était mort le 30 septembre), l’article de Geneviève Breerette sur Leiris critique d’art était intitulé "L’ami de Picasso et de Giacometti, le découvreur de Bacon". Concernant Giacometti, je ne peux mieux faire que la citer à propos d’un article de Leiris publié dans Documents en 1929 : "Il ouvre par cette remarque : "Qu’on ne s’attende pas à ce que je parle positivement sculpture. Je préfère DIVAGUER ; puisque les beaux objets que j’ai pu regarder et palper activent en moi la fermentation de souvenirs". Leiris qui reconnaît alors dans les sculptures de Giacometti l’aspect et le pouvoir des "fétiches", insiste sur l’état de "crise" qui leur ont donné naissance : "Tout ce qu’il fait est comme la pétrification d’une crise, l’intensité d’une aventure rapidement surprise - et aussitôt figée, la borne kilométrique qui en témoigne". Plus tard, il y reviendra. L’évolution de l’oeuvre, où se manifeste la conscience de la faiblesse du corps menacé d’effritement, qui est "lutte jusqu’au bout avec un réel en fuite" éveillant en lui un intérêt encore plus passionné." Et concernant Bacon : "Enfin Leiris découvrit Bacon, dont il est le premier, en France, à signaler l’importance et la marginalité dans l’art de son temps (...). Là encore son propos n’est pas de saisir "ce que disent les oeuvres à l’historien d’art, mais ce que lui ont dit les peintures". Là encore, et plus que jamais fasciné par le sujet figuré - la vulnérabilité du corps - il s’interroge sur la faculté qu’ont les tableaux de Bacon d’imposer leur présence, cherchant à se situer au plus près, au plus profond des gestes créateurs, faisant la part de la spéculation et des "hasards subjugués", en des textes magnifiques, de haute connivence." Geneviève Breerette rapporte aussi un propos de Bacon sur Leiris : "Pour moi, son oeuvre est non seulement un document qui contribue à enrichir notre connaissance de l’homme, mais aussi un témoignage personnel qui me touche profondément. Le désespoir côtoie ces moments d’éclaircie dont la chaîne compliquée se déroule tout au long de cette tragique et merveilleuse corde raide tendue de la naissance à la mort."

Comment Michel Leiris est-il venu à l’écriture autobiographique ? Parlez-nous de cette oeuvre.

Louis Yvert : On range généralement dans les "écrits autobiographiques" ou "essais autobiographiques" de Leiris (ces expressions sont de lui-même) les livres suivants (entre parenthèses les dates de rédaction, parfois approximatives) : L’Âge d’homme (1930-1935), les quatre volumes de La Règle du jeu (Biffures, Fourbis, Fibrilles et Frêle bruit, 1940-1975), Le Ruban au cou d’Olympia (1975-1981), À cor et à cri (1985-1987), Images de marque (1988-1989), Nuits sans nuit et quelques jours sans jour (récits de rêves, 1923-1960), auxquels on peut joindre un livre publié après sa mort, L’Homme sans honneur, notes pour le "Sacré dans la vie quotidienne" (1937-1938). S’agissant de Leiris, qu’est-ce qu’un écrit autobiographique ? Je dirai que c’est beaucoup de choses : un acte, une corne de taureau, un remède au mal-être, une tentative d’échapper à la mort, une recherche du bonheur, une nouvelle recherche du temps perdu, une quête de soi, une prospection-introspection-rétrospection-bifurcation-progression, une psychanalyse interminable, la recherche d’une règle du jeu, d’une règle de vie, une confession fraternelle. Une poésie. Mais il faut rappeler la définition (fondatrice) que Philippe Lejeune a donné en 1975 de l’autobiographie dans Le Pacte autobiographique : "Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité." Il faut insister sur le mot "pacte". Concernant Rousseau, Châteaubriand, Stendhal, Gide, Leiris ou Sartre, il s’agit bien, en effet, de pacte. Insister aussi sur les mots "récit rétrospectif", qui excluent de la catégorie le Journal, L’Afrique fantôme et, peu ou prou, Nuits sans nuit.

Pour les oeuvres de Leiris que lui-même ou Philippe Lejeune ont appelées "autobiographiques", on a aussi employé le terme d’autoportrait, lequel, selon Michel Beaujour, "se distingue de l’autobiographie par l’absence d’un récit suivi et par la subordination de la narration à un déploiement logique, assemblage ou bricolage d’éléments sous des rubriques que nous appellerons provisoirement "thématiques" (Miroirs d’encre, 1980). En ce sens, Leiris serait davantage l’héritier de Montaigne que de Rousseau. On a aussi employé l’expression "autobiographie non figurative" qui, pour rire, n’en dit pas moins bien ce qu’elle veut dire.

Mais comment Leiris en est-il venu à l’écriture autobiographique ? demandez-vous. En 1921 (date probable), il commence de tenir son Journal. Plus un "cahier de notes" qu’un journal intime à proprement parler, notera-t-il en 1929 (p. 169). "Michel Leiris ne notait pas seulement au jour le jour impressions, pensées, images, rêves, détails de la vie quotidienne, titres d’ouvrages, mais également son work in progress" (présentation de Jean Jamin, p. 21). Extraits du Journal, les rêves nourriront Nuits sans nuit et les impressions, détails de la vie quotidienne, etc., seront transformés en fiches, lesquelles serviront de base aux écrits dits autobiographiques (je simplifie). En 1927-1928, il écrit Aurora, dont il dira à Paule Chavasse (entretiens radiophoniques, France Culture, 1967) que c’est "un roman mythologique", une "espèce de mythe de mon propre personnage. (...) C’est en un sens mon premier ouvrage autobiographique : une autobiographie, bien sûr, qui a très peu d’incidences véritablement historiques, mais qui fait un peu le trait d’union entre les poèmes lyriques - les poèmes lyriques où on dit "je" - que j’écrivais à l’origine et les essais dûment autobiographiques que j’ai écrits ensuite". En décembre 1929, il publie dans Documents "Une Peinture d’Antoine Caron", qui débute par un récit de souvenirs d’enfance qu’il reprendra dans L’Âge d’homme. En 1930, Bataille lui demande un texte érotique pour un livre à paraître sous le manteau. Leiris refuse mais lui propose "des souvenirs, une sorte d’autobiographie touchant à l’érotisme". Ce sera "Lucrèce, Judith et Holopherne", qu’il reprendra en 1935 pour écrire L’Âge d’homme. En 1930 ou 31 (feuillets non datés), il note dans son Journal : "Projets de mémoires, faits durant cure psychanalytique, après rédaction de Judith et Holopherne" (p. 205). En 1931-1933, c’est L’Afrique fantôme, son journal tenu durant la Mission Dakar-Djibouti qu’il rangera dans la rubrique "Ethnologie et voyages", en fait une oeuvre inclassable mais qu’on peut considérer comme précurseur de ses "essais" autobiographiques ultérieurs. En 1933 (feuillets non datés) : "Projet d’ouvrage autobiographique / La Pierre philosophale" (p. 217) et "La Pierre philosophale ou La Recherche du bonheur (Essai d’autocritique)" (p. 219). Etc. Comment Michel Leiris est-il venu à l’écriture autobiographique ? J’aurais envie de dire qu’il fait lui-même remonter cela à son enfance, lorsqu’il prend conscience de ce qu’est le langage - ce qu’il relate dans " ...Reusement ! ", chapitre inaugural de La Règle du jeu - et prend conscience, aussi, de la vieillesse et de la mort qui le guettent.

Quels sont vos projets de publications ?

Louis Yvert : Prochainement, doivent paraître dans les actes du colloque international Michel Leiris ou de l’autobiographie considérée comme un art qui s’est tenu à Paris X - Nanterre en décembre dernier sous la direction de Philippe Lejeune, Claude Leroy et Catherine Maubon, les importants entretiens radiophoniques de Paule Chavasse avec Leiris que j’ai cités en répondant à votre question précédente et que j’ai pu enregistrer, transcrire et annoter. Beaucoup d’écrits de Leiris (articles, préfaces, poèmes ou autres textes) ont été repris dans des recueils dont les plus importants sont Brisées et Zébrage (textes "non strictement littéraires"), Haut mal (poèmes), Mots sans mémoire (textes de cinq livres à tirage limité et épuisés), Cinq études d’ethnologie, Un Génie sans piédestal (sur Picasso), Roussel & Co (sur Raymond Roussel) et le Bataille-Leiris. Mais il y a un grand nombre d’écrits qui figurent dans des publications difficiles à trouver en librairie et même dans les bibliothèques les plus importantes. Une tentative de publication (avec présentation et annotation des textes), parallèlement à celle de la Bibliographie parue chez Jean-Michel Place, a échoué. Je songe à une nouvelle tentative, sur papier ou en ligne, mais c’est un bien gros travail. Il y a aussi des textes inédits qui figurent dans le fonds Leiris de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet ou dans les collections de Jean Jamin, l’exécuteur testamentaire de Leiris. C’est à ce dernier qu’il revient de décider ce qui peut être publié et par qui. De même pour la correspondance encore inédite. Depuis le colloque de Nanterre, un site Leiris a été créé par Jean-Sébastien Gallaire. Vos lecteurs ont tout intérêt à le consulter : http://www.michel-leiris.com/ Une bonne nouvelle, enfin, pour les études leirisiennes : L’Âge d’homme est au programme de l’agrégation de 2005. De nouvelles vocations devraient en découler.

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