Lettres inédites, Anaïs Nin et Jean Dubuffet à Marcel Moreau
Lettre d’Anaïs Nin datée du 13 octobre 1973
Octobre 13, 1973
Cher Marcel. Pour vous éviter de chercher un traducteur je vous écris une lettre de paysanne française qui n’a jamais été à l’école. Pouvez-vous supporter des fautes d’orthographes ? Quelle joie de recevoir votre livre, de l’ouvrir, de lire au hasard les pages sur Zola, Dostoievsky - sur l’écriture, de sentir que je comprends tout, que si seulement les autres lisaient ces pages si éblouissantes de clarté et ce livre ivre le plus lucide de tous. Les soit-disants lucides sont aveugles. Comme je vous souhaite assez de vrais lecteurs pour vous nourrir, soutenir, car ce que vous avez à dire pourrait sauver la France de sa stérilité intellectuelle. On me dit dans les universités qu’ils commencent à étudier la critique de Barthes, les américains qui n’ont qu’un computer dans la tête, ils commençaient à sentir, ils ont besoin de vous, de vos mots brûlants. Voilà, ils recommencent à fermer et à ne pas sentir - ils me parlent de l’école Barthes - des écrivains morts-vivants selon moi. Bon. Je vous envoie à part de quoi m’acheter 10 livres. Ecrire à l’éditeur ne m’a pas réussi. Faites l’éditeur me les envoyer par avion. Autrement, il faut attendre 6 semaines ! City Lights (Ferlinghetti) s’intéressait à La Pensée Mongole mais trop petite maison d’édition pour entreprendre la traduction - en Amérique, je me désole d’être prisonnière du temps. (...) Je ne peux pas venir cette année parce que l’invitation de Bay ne représente que du travail - vie publique que je commence à détester. Enseigner au jeunes, j’aime, mais ne voir que des journalistes, festival du livre, radio, etc. Non. Laissez-moi savoir comment a été reçu votre livre. (...) Anaïs
Lettre de Jean Dubuffet datée du 29 septembre 1980
Paris, vendredi 29 septembre
Mon cher Marcel Moreau et frère en doctrine,
Admirable texte ! Eclatant ! De très haute autorité ! Je suis émerveillé. Estomaqué. Jamais vu pareil magistral sabreur. De toute première force ! Il n’y faut pas changer un mot. Tous les mots portent. Pas un qui ne frappe son coup avec une sincérité prodigieuse. Très impressionnant. Bravo ! Et comme vous avez mis dans le mille avec cette dénomination si bien trouvée, si frappante et commotionnante, de la pensée mongole ! Ce terme déjà dit tout.
Oui nous sommes frères, vous et moi, sur ce chemin-là. Je le ressens pleinement. Quel plaisir me donne ce texte !Et quel réconfort, quelle confirmation entraînante ! Et que c’est gentil de m’avoir fait tenir ces épreuves toutes chaudes ! Je vous prie faites-moi savoir comment fonctionnent vos horaires et si vous avez des jours, des heures, où nous pourrions nous voir. Je voudrais vous emmener à mon grand atelier de la Cartoucherie de Vincennes, où il y a des choses curieuses à voir (très mongoles) Je vous embrasse
Jean Dubuffet