Extraits choisis - Anton Tchekhov
Tchekhov
par Virgil Tanase
Éditions Gallimard
Lettre de Grigorovitch à Tchekhov
Pages 117 et 118
25 mars 1886
Je suis persuadé que vous êtes voué à créer des oeuvres exceptionnelles et véritablement artistiques. Ce serait un immense péché de ne pas le faire. Vous devez respecter ce talent, si rarement concédé à quelqu’un. Cessez d’écrire trop vite. Je ne connais pas votre situation financière. Si elle n’est pas bonne, tant pis : mieux vaut avoir faim, comme nous autrefois, que de ne pas laisser à vos émotions le temps de mûrir pour qu’elles puissent donner naissance à ces œuvres accomplies qui n’ont rien de spontané et surgissent uniquement dans les moments si rares d’une inspiration heureuse. Elles valent cent fois plus qu’une centaine de nouvelles, fussent-elles bonnes, éparpillées dans divers journaux. (...)
J’apprends que vous allez publier un recueil de vos contes. Si vous avez l’intention de la publier sous le pseudonyme Tchekhonte, je vous implore de télégraphier à votre éditeur et de le publier sous votre nom véritable.
Anton Tchekhov
Sur les marches de la maison
de Melikhovo en 1897
Lettre de Tchekhov à Grigorovitch
Pages 119 et 120
28 mars 1886
Votre lettre m’a fait l’effet d’un coup de tonnerre. (...) Mes proches parlent avec dédain de mes gribouillages qui ne devraient pas me faire abandonner mon véritable métier. J’ai à Moscou des centaines d’amis, dont plusieurs dizaines d’écrivains, mais autant que je m’en souvienne, jamais aucun ne m’a considéré comme un artiste. Il y a ici des ainsi nommés « cercles littéraires » qui réunissent des gens de talent et beaucoup de médiocres. Si je leur lisais quelques lignes de votre lettre, ils me riraient au nez. Depuis cinq ans que je cours les rédactions, l’attitude des autres m’a incité à regarder mes textes avec beaucoup de dédain. (...) Pardonnez-moi cette comparaison, mais votre lettre a eu sur moi le même effet qu’un ordre du gouvernement de « quitter la ville dans les vingt-quatre heures ». Je veux dire que j’ai ressenti aussitôt le besoin absolu de quitter un chemin où je m’enlise.
Lettre de Tchekhov à Souvorine
Page 199
17 mars 1892 [Melikhovo]
Il se passe quelque chose de prodigieux, d’étourdissant, dont la poésie et l’inattendu rachètent tous les désagréments de la vie à la campagne. Chaque jour apporte une nouvelle surprise plus étonnante que les autres. Les étourneaux sont arrivés ; l’eau murmure de partout ; la neige fond et l’herbe pousse. Le jour s’allonge, à croire qu’il ne finira jamais... Au printemps, je voudrais qu’il y ait un Paradis dans l’autre monde.
Lettre de Gorki à sa femme
Page 286
Mars 1899
Tchekhov est un être rare. Il est bon, doux et prévenant. Parler avec lui est particulièrement agréable, et je ne me souviens pas d’avoir discuté avec quelqu’un avec autant de plaisir...
Virgil Tanase
Pages 9 et 10
Sa taille l’empêche de passer inaperçu, tant il semble, en toutes choses, marcher sur la pointe des pieds, « comme une jeune fille » remarque, Léon Tolstoï, qui l’aime bien. Tel celui qui fait un beau rêve et qui, conscient que ce n’est qu’un rêve, évite les heurts à même de le réveiller, Tchekhov mène sa vie avec discrétion, persuadé que ce qui lui arrive n’est qu’un heureux concours de circonstances, et que cela ne peut pas durer.
Pourquoi ?
Mais parce que ce n’est pas normal, bon Dieu ! Il est, lui, le petit-fils d’un serf. C’est quoi un serf ? Rien. Une chose. Un bien dont le propriétaire dispose à son gré. Une bête de somme qui, lorsqu’elle disparaît, est remplacée par une autre de la même espèce, et le monde va de l’avant. Il le sait Tchekhov, qui en parle à un autre serf, son ami Souvorine ? L’un est un écrivain réputé, l’autre un des hommes les plus riches et les plus influents de la Russie de la fin du XIXe siècle, mais le sang serf qui coule dans leurs veines les empêche de se monter la tête. C’est quoi Tchekhov ? Un moujik qui, au lieu de labourer, écrit des histoires parce qu’elles rapportent mieux mais que personne ne lira après sa mort, sa place ayant été aussitôt confiée à une autre bête de somme qui remplira cette tâche aussi bien que lui.
C’est ce que l’on pense quand depuis des générations on se relaye sous le joug.
Page 142
Qu’est-ce qu’un bon écrivain ?
Pour y répondre, Tchekhov prend exemple sur ceux qui l’avaient précédé, et qu’il admire. Rien de surprenant si ses récits lui paraissent futiles. L’idée qu’il est en train de toucher à l’essence même de la littérature en la dépouillant de ses alibis idéologiques ne l’effleure pas. Il est toujours difficile d’admettre que par Dieu sait quel hasard ou décision divine vous êtes en train de découvrir la poudre. Ce n’est pas le petit-fils de serf, né dans un trou de province, moins bon élève que ses frères, et moins doué qu’eux, lequel, par-dessus le marché, n’est qu’un amateur, ayant sa vie professionnelle ailleurs, qui va révolutionner les arts et les lettres ! Cette conviction ne le quittera jamais, et il mourra persuadé qu’il sera oublié plus vite qu’il ne lui avait fallu pour acquérir sa notoriété.
© Éditions Gallimard, 2008
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