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Écriture numérique

La correspondance électronique

Jean-Rémi Gratadour

L’Internet se distingue des autres médias parce qu’il est un média « personnel », tant en émission qu’en réception. L’apprenti internaute découvre cela progressivement, à mesure qu’il apprend l’alphabet du numérique. Il commence généralement par utiliser la messagerie électronique

L’Internet se distingue des autres médias parce qu’il est un média « personnel », tant en émission qu’en réception. L’apprenti internaute découvre cela progressivement, à mesure qu’il apprend l’alphabet du numérique. Il commence généralement par utiliser la messagerie électronique. Située à la frontière entre le fax, la lettre, le télégramme, le message téléphonique, elle est incontestablement un outil de communication privé. Son premier message est généralement auto-adressé… « pour voir si ça marche ». Son second est envoyé à un proche. Mais très rapidement, il utilise sa messagerie pour envoyer des messages à un, puis plusieurs destinataires. Encore plus rapidement, il s’aperçoit que les messages électroniques ont une propension naturelle à tomber dans le domaine public dès réception et que les destinataires peuvent être nombreux… très nombreux.

Le réseau regorge d’outils destinés à diffuser des informations personnelles sous quelque forme que ce soit (images, vidéos, sons). Inutile d’aller les chercher, un simple click et vous y êtes. Tous les chemins de la communication mènent à vous et à votre potentiel de diffusion. Amener les utilisateurs à devenir diffuseurs s’impose progressivement comme le dénominateur commun de la plupart des sites à forte fréquentation. Peu importe la subtilité de la stratégie choisie par tel ou tel site, tôt ou tard, vous serez invités à diffuser. Forum, chat, messageries instantanées, caméras, logiciels de partage de disques durs… la liste s’allonge à mesure que les logiciels se copient pour prendre des parts des marchés. Le tout gratuit. Estampillé rebelle. Servi avec le sourire. On avait jamais vu cela ! On en redemanderait presque si on se sentait l’âme de surfer la vague de la révolution technologique de la semaine prochaine.

Rapidement, l’internaute se trouve face à un dilemme. Que dire ? Quel message faire passer ? Avec qui se lier ? Comment se faire entendre dans cet océan d’information où l’on patauge, souris à la main, le regard sur la ligne d’horizon ? Plusieurs solutions permettent de sortir de cette impasse comme, par exemple, monter une start-up dès les premiers symptômes, se retirer dans des quartiers numériques protégés à diffusion confidentielle, devenir un imprécateur au pseudonyme exotique, toujours prêt à prendre sur ses heures de bureau pour haranguer les foules de contributions bien senties… L’apprenti diffuseur va devoir établir sa politique éditoriale, convaincre son public, le fidéliser voire risquer d’être en infraction avec les réglementations en vigueur pour quelques clicks. Bref, apprendre à vivre dangereusement dans son salon. Mais pourquoi diable se donner tant de mal ? Peut être parce que par delà les attitudes d’appropriation spécifiques, le réseau fait se superposer sphère personnelle et sphère publique. De ce recouvrement naît une configuration originale, un espace sans limite visible entre vie privée et vie publique, engendrant une multiplicité de flux d’informations sans nécessaire intérêt, qui entrent parfois en lutte avec les modes traditionnels de production, de gestion et de sélection d’informations. Ces modes de production traditionnels sont à leur tout amenés à suivre cette nouvelle voie pour rester en phase avec leurs clients ou usagers. Alors le mouvement s’accélère et le virtuel commence à faire exister publiquement cette part de réalité jusqu’alors à l’abri des regards : la réalité personnelle.