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Écriture et image

Peinture et poésie

Nathalie Jungerman

 

portrait nathalie jungermanL’univers poétique et pictural d’Henri Michaux est animé par la même exigence. Celle d’une non-pesanteur, d’une dynamique où la parole et la peinture comme énergie donne à voir et à éprouver. Toujours à la recherche d’une langue intime, Michaux désémantise le langage pour atteindre l’essentiel.
La parole poétique est à la fois le dire sans parler, lieu de passage et de silence, et le parler pour ne rien dire, avec l’exploitation des ressources phonétiques qui met à l’épreuve le langage.
Ecriture instable qui refuse le figé, qui relance perpétuellement le mouvement et percute de plein fouet les conventions traditionnelles du discours.
Eclats d’encre noire ou formes humaines qui restent fantomales, imprécises, voire diaphanes, qui d’un instant à l’autre semblent disparaitre et s’évanouir dans l’abstrait.
Ses peintures, aquarelles, gouaches, encres, ses dessins mescaliniens ou de « désagrégation », ses idéogrammes… projettent sur le papier une vie immédiate qui est au plus profond de l’intime.
Peinture abstraite à la limite de la figuration, peinture référentielle qui renvoie au langage du corps, qui englobe l’intérieur et l’extérieur, transmet l’affect dans son intensité et n’a pas pour fin la ressemblance mais la métamorphose, la déformation de ce qui lie la forme à l’être.

Le texte poétique de Michaux ne s’embarrasse pas non plus du respect de la ressemblance, il ne recrée pas l’image de l’amour, de la souffrance ou d’un tempérament mais l’exprime – écriture de l’affect. Ainsi, la langue s’allège des règles logiques de la syntaxe et s’opère sur le mode du mouvement et du dynamisme.

Si je tiens à aller par des traits plutôt que par des mots, c’est toujours pour entrer en relation avec ce que j’ai de plus précieux, de plus vrai, de plus replié, de plus mien.
Emergences-Resurgences,
(skira.)

Dans cette recherche d’une langue qui intime le mouvement, qui imprime sur la page blanche un champ de forces et d’énergie pour parvenir à exprimer la vie dans les plis, on comprend l’intérêt de Michaux pour l’écriture chinoise qui est très étroitement liée à l’art pictural. La culture chinoise a créé son écriture à partir d’images, et les pictogrammes originels n’ont pas subi de changements fondamentaux depuis cinq mille ans. L’évolution du signe graphique chinois correspond à un processus qui va de l’image au caractère, de l’imitation de la nature à une expression abstraite subjective.

Tels qu’ils sont actuellement, éloignés de leur mimétisme d’autrefois, les signes chinois ont la grâce de l’impatience, l’envol de la nature, sa diversité, sa façon inégalable de savoir se ployer, rebondir, se redresser.
Idéogrammes en Chine,
(Gallimard.)

L’idéogramme chinois est une offrande visuelle au regard, il trace en-deçà de la visée représentative de la chose, de l’idée. A la différence des mots, il ne grave pas l’empreinte de l’objet, du modèle, mais se détache de lui. Il permet une interprétation libre, donne voie au mouvement et nous entraîne dans la course de la lecture. L’écriture chinoise est donc une rythmique, une écriture du geste, une proposition iconique qui déplace l’exigence traditionnel du signe.

Les idéogrammes d’Henri Michaux déposent sur le papier des trajets, des réseaux, des formes sous tension. Et cette tension apparaît non seulement dans ces suites de signes à l’encre de chine mais aussi dans cette poésie de combat et de contestation qui affronte la conscience et le monde, qui affronte le langage et cherche à élaborer une écriture picturale capable de capter l’indicible.

Gestes

Gestes de la vie ignorée De la vie impulsive (…)
Gestes qu’on sent mais qu’on ne peut Identifier (…)
Mouvements, (Gallimard.)

Lieu d’une dynamique, les pages du recueil Mouvements sont traversées d’éclairs. Des faisceaux de signes gouvernés par le rythme qui s’élaborent sur le mode du provisoire, du transitoire, de l’éclaboussure, du rebondissement. Le signe pictural est une trace qui s’établit fugitivement sur le papier, qui semble prête à disparaître, qui donne le sentiment de l’inaccompli, du tâtonnement.
Idéogrammes sans évocation, si ce n’est celle du temps.

Mai 2001.